Didier
Comès est un auteur rare. De ceux qui s’expriment peu,
qui ne font pas la Une des magazines spécialisés, mais
qui tracent leur chemin sans faillir. A l’écart des modes
et des écoles, il cumule deux vertus précieuses : la
modestie de la pause et l’ambition du propos.
Une dizaine d’albums à peine viennent jalonner la carrière
déjà longue de ce dessinateur belge sexagénaire
qui n’entre dans la "carrière" qu’au
milieu des années 70. Il impose immédiatement un style
proche du maître Hugo Pratt. Mais quand l’Italien entraînait
héros et lecteurs dans des aventures épiques aux quatre
coins de la planète, Comès choisissait, lui, d’explorer
les croyances et superstitions de la campagne walonne boisée
et comme perpétuellement enneigée (Silence, L'arbre
cœur, La Belette…).
Changement de personnages, mais pas forcément de décor
pour Dix de der. On est toujours dans les Ardennes belges, mais en
décembre 1944. "Le Bleu", jeune soldat américain
peu aguerri, se trouve plongé au cœur de la grande contre-offensive
désespérée des troupes de Hitler. Embusqué
seul au fond d’un trou d’obus, au pied d’un calvaire,
le gamin s’aperçoit qu’il a de la compagnie puisque
trois fantômes l’habitent déjà ! Deux tués
de la guerre de 14, un Français et un Allemand, flanqués
d’un ancien alcoolique morts d’une cirrhose du foie entre
les deux guerres. Sous l’œil de corbeaux ironiques et insolents,
cet improbable trio s’est lancé dans une partie de belote
dantesque, à laquelle il manque désespérément
un quatrième joueur…
Entre humour noir, action et introspection désabusée
sur la vanité des conflits humains, Dix de der marque donc
le grand retour de Didier Comès avec un somptueux noir et blanc
plus irradiant que jamais. Sa maîtrise absolue des deux couleurs,
la perfection de ses à-plats et de son trait sont un pur enchantement.
Entre son talent particulier pour restituer les rigueurs de l’hiver
et le charme des étendues neigeuses, et son hommage évident
à Pratt (le "Bleu" semble tout droit sorti de l’un
de ses albums), ce nouvel ouvrage est un pur plaisir d’esthète.