Joann
Sfar et Lewis Trondheim sont à l'origine d'une bande
dessinée multiforme unique en son genre. Plusieurs séries
simultanées et une multitude d'invités en font
une œuvre inclassable à découvrir d'urgence.
La série Donjon est écrite et dessinée
à quatre mains par Joann Sfar et Lewis Trondheim. "Ecrite
et dessinée à quatre mains", ça ne
veut pas dire "scénario de Sfar, dessin de Trondheim",
ni l'inverse. Voilà comment les choses se passent, à
peu de choses près : Joann commence par dessiner les
crayonnés avancés d'une série de pages,
qu'il soumet à Lewis. Lewis garde, jette, redessine,
réécrit, propose à Joann et, lorsqu'ils
sont tous les deux d'accord, le tout part chez l'éditeur
pour être mis en couleur par Walter ou bien à l'aide
d'un logiciel. Je profite d'ailleurs de cette occasion pour
féliciter Walter pour le choix de ses couleurs.
Donjon est né entre 1997 et 1999. C'est une œuvre
qui s'annonce monumentale pour deux raisons. Premièrement,
Sfar et Trondheim sont deux auteurs particulièrement
prolifiques. Deuxièmement, ils se sont associés
et cela donne un univers : Donjon, qui s'étale sur cinq
séries à la fois compatibles, complémentaires
mais aussi indépendantes : Donjon Potron-minet raconte
l'époque de la création du Donjon, Donjon Zénith
son apogée, Donjon Crépuscule la fin, Donjon Monsters
une grande aventure d'un personnage secondaire de Donjon et,
enfin, Donjon Parade qui se situe entre le tome 1 et le tome
2 de Zénith, et qui sont des aventures humoristiques
avec Herbert et Marvin.
Les deux compères du départ se sont associés
à d'autres dessinateurs ou scénaristes comme Christophe
Blain, Manu Larcenet et bien d'autres afin de relancer sans
cesse le ressort dramatique de la série. De 100 % humoristique
à ses débuts, Donjon devient plus ou moins dramatique,
fantastique au gré des auteurs qui viennent enrichir
son univers.
Donjon est un travail profondément original. Ce sont
des animaux qui sont mis en scène dans un univers d'héroic-fantasy.
Ce sont, malgré tout, des personnages crédibles
qui gardent une certaine réalité "puisqu'ils
peuvent même mourir" (selon les propres termes de
Sfar et Trondheim). Bien que les auteurs se défendent
d'avoir voulu créer une parodie des BD de genre qui se
prennent au sérieux et donnent dans le premier degré,
l'humour omniprésent au fil des pages permet malgré
tout d'émettre quelques doutes. C'est à se demander
si Joann Sfar, familier de l'univers des jeux de rôle,
n'a pas voulu se moquer (gentiment) de ses propres réalisations.
La seule référence à Grimtooth a dû
faire sourire plus d'un rolliste.
La remarque la plus évidente au sujet de Donjon est celle
de l'univers parfaitement cohérent dans lequel on évolue.
Rien n'y est choquant. Tout y est bizarre ou loufoque. Les lapins
de Zautamauskime sont exécrables à souhait. Le
maître de Marvin n'est qu'un "sac à patates
qui pue la patate pourrie qui pue" (dixit Zénith,
tome 2). Chaque tome se lit avec plaisir et se relit avec la
même bonne humeur. Découvrir Donjon, c'est devenir
accro.
Cet ensemble de séries est une véritable réussite.
Donjon est le fruit d'un véritable travail d'équipe
entre Joann Sfar et Lewis Trondheim et leur entente va au-delà
de la simple collaboration. Ils ont crée quelque chose
d'unique et en même temps d'universel à eux deux,
qui représente bien plus que la somme de ce qu'ils auraient
pu accomplir chacun de leur côté.