La
bonne idée de l'année vient de Will Eisner et
consiste à réhabiliter la figure de Fagin le Juif,
héros négatif d'Oliver Twist de Charles Dickens.
Original et talentueux.
Il est, dans toutes les spécialités, des artistes
d'exception qui savent sortir leur art de la routine et en explorer
de nouvelles voies, de nouvelles possibilités. Et ce
ne sont pas toujours les plus jeunes qui y mettent le plus d'ardeur.
A preuve, le dernier ouvrage du doyen des dessinateurs américains
(il est né en 1917) : Will Eisner, père du célèbre
Spirit.
Si son trait incomparable et son inventivité sont universellement
connus, Fagin le Juif, son dernier album en date (sorti en avril
aux Etats-Unis), n'en aborde pas moins une thématique
étonnante : la représentation des stéréotypes
raciaux dans la littérature. Sujet d'autant plus habilement
traité qu'Eisner s'attaque à la figure de Fagin
le Juif, héros négatif s'il en est, "méchant"
patenté d'Oliver Twist, l'œuvre majeure de Charles
Dickens !
Présenté comme la figure typique du juif du XIXe
siècle, immigré d'Europe centrale pour exercer
ses méfaits dans une Angleterre accueillante, Fagin ne
survit à Londres qu'en volant et faisant voler pour son
compte de jeunes enfants qu'il maintient sous sa coupe.
Will Eisner entreprend donc d'écrire une biographie complète
de Moses Fagin, de sa naissance à sa mort, remettant
en perspective "l'ensemble de son œuvre" telle
que décrite par Dickens. Chez Eisner, Fagin est un orphelin
voué à la misère, qui se fait voleur pour
survivre et essaie de sortir de sa condition, mais n'y parvient
pas dans une Angleterre profondément raciste. Vieilli
avant l'âge, il se fait receleur et recueille Oliver Twist
qui vole pour lui, comme d'autres enfants de la rue… qui
survivent ainsi en échappant à l'horreur des hospices.
Comme dans Oliver Twist, Fagin finira pendu, mais avant cela
il aura rencontré, du fond de sa geôle, Charles
Dickens lui-même pour le supplier de le réhabiliter.
On sait d'ailleurs, que sur ses vieux jours, l'écrivain
avait regretté cette caricature du juif qui devait, par
la suite, être reprise et entretenue par d'autres pouvoirs
autrement plus dangereux que la plume d'un écrivain !
Inutile d'avoir lu Oliver Twist pour apprécier Fagin
le Juif, le traité de Will Eisner et l'originalité
du propos. Par contre, attention à l'envie irrépressible
de (re)lire Dickens après en avoir terminé avec
les 122 pages d'Eisner !