Réunies
en un seul volume, les quatre parties de l’Ibicus de Pascal
Rabaté apparaissent enfin pour ce qu’elles sont : une
œuvre.
Ibicus est de ces œuvres rares qui, par un hasard heureux, sont
le résultat d’une rencontre. Ici, celle de Pascal Rabaté,
dessinateur émérite de bande dessinée et de Tolstoï,
écrivain Russe. Enfin, pas Léon, Alexis Tolstoï,
auteur, au début des années 20 du picaresque Ibicus.
Confusion avouée sur les prénoms, mais coup de foudre
pour l’histoire de Siméon Nevzorov, aventurier opportuniste
et minable qui, dans le tourbillon de la révolution russe de
1917 connaîtra des fortunes aussi diverses que les factions
politiques qui s’affrontent.
C’est donc cette épopée que Pascal Rabaté
a entrepris de retranscrire à partir de 1998. Quatre tomes
se sont succédés sur les tables des libraires (le second
lui ayant même valu l’Alph’Art du meilleur album
en 2000 à Angoulême) avant que Vents d’Ouest ne
prenne l’heureuse initiative de les réunir en un seul
volume, aussi épais, lourd et dense que l’épopée
de son anti-héros.
Abandonnant tout expressionnisme forcé, Pascal Rabaté
opte avec Ibicus pour un lavis fluide où le noir et le blanc
se disputent l’espace dans des camaïeux de gris profonds
et variés. Chaque vignette est ainsi une aquarelle à
part entière, contrastée et vivante, en parfaite empathie
avec les situations décrites et leurs personnages : cloportes
agités de vaines et médiocres ambitions, petits escrocs,
petits maquereaux, petits barbouzes, petits camés, petits joueurs.
Chacun tente de tirer profit de la guerre civile pour faire sa pelote…
ou simplement sauver sa vie.
Au fil des pages, des chapitres, des mésaventures, des rebondissements,
c’est une époque lointaine et oubliée que Pascal
Rabaté fait renaître. Mais c’est surtout une peinture
intemporelle de l’humanité, une fable noire et misérable
de la condition humaine. On est littéralement hypnotisé
par ces vignettes (é)mouvantes qui suivent un Siméon
Nevzorov guidé par le seul appât du gain (une vieille
Tsigane lui a un jour révélé qu'il était
né sous le signe du crâne qui parle - l’ibicus
- et lui a prédit : "Quand le monde s'écroulera
dans le feu et le sang (...), tu vivras des aventures extraordinaires,
mais tu seras riche !"). Puissant moteur qui va continuellement
guider ses faits et gestes.
Sachez-le, une fois ouvert, on ne lâche plus Ibicus. Tout comme
on n’oublie pas Siméon Nevzorov. Pas plus que le graphisme
et les cadrages somptueux de Pascal Rabaté. Plus qu’un
grand album, Ibicus est une œuvre.