Une
bande dessinée, "témoignage" d'un pays
et d'une époque qui, par son trait dépouillé
et son ton "factuel" fait œuvre de grand reportage
poignant de vérité, de vécu…
Pyongyang
de Guy Delisle, Gorazde
de Joe Sacco, Persépolis de Marjane Satrapi, d'autres
encore… De plus en plus, le lecteur de bande dessinée
se voit ouvrir de nouveaux horizons avec l'arrivée d'auteurs,
souvent jeunes, sortes de grands reporters d'aujourd'hui, qui
n'hésitent pas à se servir d'un mode d'expression
autrefois réservé aux "petits Mickeys",
pour témoigner sur leur époque, sur leur vécu.
Nikolaï Maslov est de ceux-là, à un détail
près : il ne vit pas de son art. Veilleur de nuit dans
un entrepôt de Moscou, il est un jour venu trouver Emmanuel
Durand, un français libraire et éditeur en Russie,
pour lui montrer ses premières planches. Quelques encouragements
plus tard, le libraire se voyait proposer un marché simple
: Maslov continuait sa bande dessinée si Durand pourvoyait
à ses besoins en lui offrant les 200 euros mensuels que
lui rapportaient ses nuits blanches dans son entrepôt.
Pari sur l'avenir tenu.
La scène se déroulait en 2000, et quatre ans plus
tard le projet est sous nos yeux, luxueusement édité
par Denoël et préfacé par Emmanuel Carrère
(L'adversaire) dont on ne saurait trop louer l'éclectisme
et le talent.
Une jeunesse soviétique nous montre la Russie de l'intérieur,
celle du jeune Nikolaï Maslov, né en Sibérie
à la fin des années 50. Une Russie encore URSS
dans les années 70 et 80. Une Russie grise et misérable
où le quotidien est fait d'ennui et de pénurie.
Une Russie qui manque de tout sauf de cette vodka qui coule
à flot et transforme la beuverie systématique
en sport national. Une Russie machine à broyer les individus
à l'école, à l'armée, au travail,
à l'hôpital… Une Russie grise et sans espoir.
Servi par un dessin faussement scolaire parfaitement adapté,
entièrement réalisé au crayon noir, gras
de préférence, le "reportage" de Nikolaï
Maslov prend littéralement aux tripes et plonge le lecteur
dans une sorte d'irrépressible désespoir. Ce désespoir
communicatif dont on dit qu'il est l'apanage des âmes
slaves, mais que l'on "touche du doigt" en se plongeant
dans Une jeunesse soviétique.
Interrogé sur l'éventuelle poursuite d'une carrière
si brillamment commencée, son éditeur doute que
ce soit dans ses projets : "Il estime avoir fait ce qu'il
avait à faire". Et tellement bien fait…