On
ne peut être que surpris par le Peter Pan de Loisel. En
effet, qui dentre nous ne garde pas de son enfance le
souvenir dune sorte de joyeux lutin, délicieusement
farceur et énergique qui passe son temps à inventer
de nouveaux jeux à la bande des enfants perdus ou bien
à taquiner le méchant Capitaine Crochet.
Dès le premier album de la série (Crochet est
le cinquième et avant dernier de la saga) Loisel sest
ingénié tout dabord à nous dépeindre
le monde sordide et nauséeux dans lequel vit un jeune
garçon prénommé Peter. Le monde dont il
sagit est constitué des bas fonds de la ville de
Londres au temps de Jack LEventreur. Les anecdotes et
les personnages qui entourent Peter, y compris sa mère,
sont tous plus misérables et ignobles les uns que les
autres à lexception dun vieillard qui est
la seule bouée à laquelle Peter peut encore se
raccrocher. Le graphisme et les couleurs utilisées renforcent
dailleurs cette ambiance noire et participent largement
au malaise qui envahit le lecteur durant les premiers albums.
Au court de la lecture des deux premiers épisodes, le
décalage est tel entre lhistoire qui nous est racontée
et les versions en dessins animés du conte Peter Pan,
que lon se surprend à se demander quel peut bien
être le rapport entre le titre de la saga et son contenu.
Mais petit à petit, un peu à la façon dune
lueur despoir, le pays imaginaire commence à faire
son apparition. On y retrouve avec beaucoup de plaisir des créatures
bizarres qui nous rappellent étrangement celles qui ont
peuplé La quête de loiseau du temps. Bien
entendu, on détecte aussi très rapidement la présence
des indiens et des pirates qui sont des éléments
clés de la suite des évènements et de toute
aventure au pays imaginaire. Pour autant, le pays imaginaire
est loin dêtre idyllique, le Capitaine Crochet y
incarne un personnage réellement abject qui tire au revolver
sur les sirènes. Et le crocodile est un monstre des plus
effrayants que lon voit déchiqueter et avaler les
pirates avec beaucoup dappétit.
Loisel, bien que travaillant beaucoup dans limaginaire,
nous décrit de façon extrêmement réaliste
dans ce cinquième album, la montée de la haine
du Capitaine Crochet pour Peter Pan, ainsi que sa peur viscérale
du crocodile qui le poursuit. Cet aspect très réaliste
a tendance à nous faire vieillir dun seul coup.
A la lecture de ces livres, nos souvenirs denfants sétiolent
pour laisser la place à des histoires dadultes,
vraies, dures, violentes, et avec un petit côté
tendre tout de même dans la relation entre Peter et la
Fée Clochette. Cest peut-être le rappel de
cette vérité : nous ne sommes plus des enfants,
qui nous laisse une légère impression amère
en refermant le livre.
Afin de finir de grandir, nous lirons avec la plus grande avidité
le prochain et dernier album de la série, et encore bravo
à Loisel pour cette fresque passionnante même si
lon peut, à laide du reste de nos souvenirs
denfant, imaginer dores et déjà lissue
du combat entre Peter Pan et le Capitaine Crochet.