DICK
ANNEGARN
Plouc
(Tôt ou Tard - Warner Music France - 2005)
1. Accordons
2. Beau bateau
3. j2m
4. Pierre
5. 3 petits cochons
6. Potron-minet
7. Maman, maman
8. Qui m’entend ?
9. L’eau est là
10. Omnis mundi
11. L’arborescence
12. Pauvre pêcheur
Un
nouvel album riche poétique et original pour Dick Annegarn,
l’un des artistes les plus atypique et les plus attachant
de notre époque.
Benedictus Albertus Annegarn. Hollandais amoureux de la terre.
Étudie l’agronomie en Belgique. Pour encore mieux
parler aux fleurs et aux légumes, il écrit des
chansons. Sacré géranium, son premier album en
1973 (il a 21 ans) est un monument de pure poésie. Original,
varié, inclassable, habité par une voix inimitable
et des musiques à base de folk guitare en picking, dont
l’apparente simplicité fera le malheur des apprentis
gratouilleux de l’époque. Ce disque mériterait
une chronique à part entière… je me le garde
en réserve.
Lancé par l’émission Le petit conservatoire
de la chanson, de Mireille (est-ce pour elle qu’il écrira
en 75 la fameuse histoire de la mouche homonyme ?) - je me souviens
comme ses petites lunettes rondes et ses gros brodequins avaient
marqué mon regard d’enfant -, son refus ferme et
régulier d’entrer dans le système lui vaudra
une carrière en dents-de-scie, mise systématiquement
en veille dès que le succès viendra la titiller.
La liberté avant tout. De nombreux disques et expériences
ont cependant vu le jour depuis trente ans bien tassés
que notre batave francophile suit son chemin artistique sans
compromission. Après avoir beaucoup voyagé de
par le monde, après avoir vécu sur une péniche
à Noisy-le-Grand, puis à Wazemmes, près
de Lille, Dick Annegarn a échoué son vieux vaisseau
à la campagne, près de Toulouse, au pied des Pyrénées.
Dans la terre. Loin du tumulte. Au silence.
Le terme "plouc" désigne à l’origine
un paysan mal dégrossi, habitant un village dont le nom
commence par Plou - comme il y en a tant en Bretagne…
Plouha, Ploubazlanec, Plouguiel… L’allure de plouc
que se donne Dick Annegarn (sur les photos de cette jaquette
notamment) est à la fois une revendication de son état
de terrien allergique aux artifices et une magnifique provocation
à l’adresse de tous ceux dont le jugement hâtif
et superficiel repose exclusivement sur l’apparence. Car
il n’y a pas plus fin, pas plus érudit, pas plus
lettré que notre plouc du jour. Seulement, il faut faire
un tout petit effort pour découvrir l’art unique
et profond que distillent sa voix chaude et son cœur plein
de richesses. Un effort d’ouverture avant tout.
Ce disque est formidable : d’un abord simple (simplet,
diront les fâcheux), son aspect épuré dans
les textes et les musiques est une feinte. En ayant basé
ses arrangements sur les cuivres en formation réduite
(tuba, cor et cornet), l’artiste nous engage vers des
ambiances complexes, des accords nouveaux et élaborés
absolument enthousiasmants. On pense à la musique de
chambre de Francis Poulenc. Au free jazz, par moments aussi.
La guitare folk, indissociable du personnage qui en est virtuose,
est bien sûr présente, en alternance, pour emmener
d’impressionnantes compositions mélodiques vers
des sommets harmoniques. Et quelle voix ! Le tout pris en sandwich
entre les deux très émouvantes fanfares populaires,
qui ouvrent et ferment l’opus. Boby là pointe (son
nez !). Exceptées les deux faiblesses dispensables où
Annegarn cherche à se mêler de l’actualité
ordinaire (3 petits cochons, sur la guerre en Irak et j2m, sur…),
les textes débordants de poésie originale et d’accords
inattendus eux aussi sont épatants. Une sacrée
leçon de la part d’un Hollandais qui a appris le
français en Belgique !