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     MuSiQueS
 
THE BEATLES
Let it be… naked
(EMI - 2003)

1. Get back
2. Dig a pony
3. For you blue
4. The long and winding road
5. Two of us
6. I’ve got a feeling
7. One after 909
8. Don't let me down
9. I me mine
10. Across the universe
11. Let it be

TOUT NU !
Réédition de l'album mythique des Beatles dans une version plus fidèle aux volontés de ses créateurs.



"On ne peut pas réécrire l’histoire", voilà une assertion admise par le commun des mortels. Mais quand on s’appelle les Beatles, on peut tout se permettre, n’est ce pas ? Et cette nouvelle version de l’album Let it be, intitulée assez explicitement Let it be… naked (Let it be… tout nu) est bel et bien une réécriture de l’histoire, 33 ans après la sortie de la version initiale. L’idée étant de faire redécouvrir ce disque, tel qu’il avait été prévu avant que les évènements de l’époque (séparation des Beatles) ne placent les enregistrements entre les mains de l’arrangeur/producteur américain Phil Spector.

Légitime ?

Pour juger de la légitimité de cette nouvelle version de Let it be, débarrassée des arrangements de Phil Spector, il faut remonter aux années 69-70. A cette époque les Beatles sont en pleine désintégration et quand ils se réunissent le 2 janvier 1969, c’est avec l’idée, soufflée par Paul McCartney, de revenir aux sources, c'est-à-dire d’enregistrer leurs nouvelles chansons live dans le studio et de les sortir telles qu’elles, sans ajout ultérieur d’instrument ou d’arrangement.

Après diverses hésitations et une multitude de propositions contradictoires, il fut décidé que les répétitions et les enregistrements de ces nouveaux morceaux serviraient de base à un film documentaire, dont le point culminant serait un concert composé des chansons de ce nouvel album. Finalement, après avoir évoqué des lieux de concert plus alléchants les uns que les autres (comme un amphithéâtre romain en Tunisie), le film ne culmina pas plus haut que le toit de leur propre studio Apple, situé en plein cœur de Londres, pour ce qui fut leur dernière apparition en concert le 30 janvier 1969. Le tournage du film s’acheva le lendemain dans les studios Apple.

Avec le recul ce film (intitulé lui aussi Let it be) est considéré comme un documentaire sur la séparation des Beatles, tant l’ambiance dans le groupe fut tendue en ce mois de janvier 1969. Et même si l’atmosphère devint un peu plus légère et que le plaisir de faire de la musique ensemble revint un peu au cours des dix derniers jours, grâce à la participation aux séances du groupe de l’organiste Billy Preston, l’expérience globale avait laissé un goût tellement amer aux Beatles que, peu de temps après la fin du tournage, ils laissèrent les bandes de côté pour se consacrer, à la surprise générale, à un nouvel album de studio, le fabuleux Abbey Road qui sortit le 26 septembre 1969.

Une fois Abbey Road terminé, on se préoccupa de nouveau des enregistrements de l’album Let it be et, après moult vicissitudes (pour plus de précisions voir la chronique de Let it be par Yann Darson sur ce même site), les bandes furent confiées par John Lennon en mars 1970 (les Beatles étaient alors officieusement déjà séparés) au producteur américain Phil Spector afin qu’il en tire un album.

Que l’on aime ou pas le travail effectué par Phil Spector sur l’album Let it be, qui sortit finalement le 8 mai 1970 (les Beatles étaient alors officiellement séparés depuis un mois), on ne peut que constater qu’il n’a pas respecté l’esprit du projet de départ, en noyant certains titres sous un déluge de cordes et de chœurs féminins. L’exemple le plus frappant en est bien sûr The long and winding road, dont le traitement provoqua la fureur de Paul McCartney (le créateur de la chanson).

Quoiqu’il en soit, il est un fait que l’album fut jugé à l’époque décevant par rapport aux "standards de qualité Beatles" - précisons qu’en quelques mois ils venaient de sortir deux chefs d’œuvre encensés par la critique (le Double blanc et Abbey Road).

A bien y réfléchir, Let it be version Spector est le premier d’une longue série d’albums sortis après la séparation des Beatles (suivirent Hollywood Bowl, At the BBC, Anthology 1,2 et 3, etc.). Qui plus est, les Beatles, préoccupés à l’époque par le début de leurs carrières solos respectives n’ont guère participé à la finalisation et à la production de cet album. On ne voit donc pas en quoi la nouvelle mouture de Let it be, que l’on nous propose en 2003 et qui a pour but de revenir au concept d’origine serait moins légitime que la version 1970 de Phil Spector (qui, de toute façon, reste disponible sur le marché).

S’il y avait un disque des Beatles, que l’on pouvait se permettre de retoucher, c’est bien celui là (c’est d’ailleurs le seul…). Et à ceux qui voient là une tentative de révisionnisme de la part de Paul McCartney, on rappellera que le projet "naked" a été également approuvé par Ringo, Yoko Ono et Olivia Harrison, et que son élaboration est le fruit du travail de trois jeunes ingénieurs du son, Paul, Ringo, Yoko et Olivia s’étant contenté de donner leur aval au résultat final.

Meilleur ?

Mais, me direz-vous, la légitimité c’est une chose, encore faut-il que le résultat suive, car si la version "naked" n’est pas meilleure que la précédente, à quoi bon ? Il convient donc évidemment d’analyser ce Let it be… naked afin de pouvoir en apprécier la pertinence.

Première constatation à la lecture du livret, la liste des chansons a changé, exit les anecdotiques Dig it et Maggie Mae remplacées très avantageusement par Don’t let me down (version concert sur le toit). Cet excellent morceau de John, injustement écarté de l’album d’origine pour être placé sur la face B du single Get back, apporte incontestablement un plus. L’ordre des chansons également a changé et semble plus logique : Get back ouvre l’album de manière plus approprié que ne le faisait le mid-tempo Two of us et s’achève de la plus belle façon qui soit avec l’hymne Let it be.

En observant les titres, on s’aperçoit qu’avec ces minis changements, l’album ne comporte plus la moindre chanson faible, au pire trouve-t-on des morceaux juste plaisants (Dig a pony, For you blue), le reste se classant entre bon, voire très bon (One after 909, I me mine, Two of us et I’ve got a feeling), excellent (Don’t let me down), et grands classiques (Across the universe, The long and winding road, Get back et Let it be). Rappelons d’ailleurs que les trois derniers titres cités se classèrent numéro un des 45 tours dans de nombreux pays.

À l'écoute du CD, on est immédiatement saisi par la clarté du son. Quelle amélioration ! Les voix ressortent à merveille, la batterie (avec un Ringo très en forme) et les subtiles parties de clavier de Billy Preston ne sont pas en reste. Get back, For you blue, Two of us, One after 909 et I me mine sonnent comme jamais. Across the universe et The long and Winding road, débarrassées des arrangements pompeux de Phil Spector, retrouvent leur pureté et leur beauté originelles (McCartney doit être enfin satisfait de cette délicate version de The long and winding road). Quant à la version de la chanson Let it be proposée ici, elle parvient, malgré un solo de guitare moins efficace que dans les versions connues jusqu’ici, à restituer l’émotion que l’on ressentait à sa découverte (il y a de cela quelques centaines d’écoutes…), la voix de Paul nappée des chœurs de John et de George et de l’orgue de Billy Preston formant un divin mélange.

Seul petit regret, la version de I’ve got a Feeling proposée ici, quoique intéressante (les voix de John et de Paul ressortent particulièrement bien), semble avoir perdu un peu de la sauvagerie qui la caractérisait sur le disque d’origine, à cause d’un son de guitare moins agressif sur la prise choisie cette fois-ci. Pour en finir avec le chapitre "regrets et pinaillages", pourquoi ne pas avoir profité de cette nouvelle version de l’album pour réintroduire la reprise de batterie si excitante à la fin de la version single de Get back ?

Mais n’allons pas bouder notre plaisir pour de petits détails, cette nouvelle version de l’album Let it be est une réussite incontestable. Ce disque retrouve ainsi, trente-trois ans après (décidément l’âge idéal pour ressusciter), fraîcheur, cohérence, vitalité et naturel, bref, une nouvelle jeunesse qui colle parfaitement au concept d’origine !

Vous l’aurez donc compris, Let It be est bien plus excitant tout nu et, sans atteindre tout à fait les sommets des grands classiques tels que Revolver, Sgt Pepper, le Double blanc ou Abbey Road, il devient un excellent album et trouve enfin la place qu’il méritait dans la discographie des Beatles.

Ne vous laissez donc pas détourner par les sirènes journalistiques habituelles du type : "Apple ressort la pompe à fric", "McCartney fait du révisionnisme" et autres considérations convenues de ce type. L’essentiel c’est la musique proposée et quand elle bonne, il n’y a pas à hésiter ! Courrez déguster ce Let It be… naked sans le moindre état d’âme !


Christophe Fauque
© Jowebzine.com - Décembre 2003



PS : pour l’anecdote, on notera que le disque est accompagné d’un CD bonus de 20 mn composé de bribes de conversation et de fragments de répétitions en studio.
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