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     MuSiQueS
 
JOHNNY CASH
(1932 - 2003)
SI TOUT LE MONDE ETAIT HABILLE EN NOIR
L’année 2003 est cruelle. Cette fois, c’est l’Homme en Noir qui nous est enlevé. Avec lui disparaît une certaine idée de la classe et de l’authenticité.


"Hello I'm Johnny Cash". Ces quelques mots simples résument à eux seuls la personnalité de l'Homme en Noir qui vient de nous quitter: un type simple, authentique, direct. Pas besoin d'une foule de mots pour le décrire. Juste quelques éléments qui ont fait l'Homme en Noir. Comme sa musique : deux ou trois notes et un seul mot chanté suffisaient à reconnaître l'un des plus grands stylistes de la musique populaire.

Le son country, dénudé jusqu'à la moëlle

Dès que Johnny Cash est arrivé sur la scène country, il en a déshabillé le son à l'extrême. Alors qu'un orchestre ne devait pas sonner country sans fiddle, steel guitar, piano, mandoline, banjo, et dobro, Johnny Cash arrivait simplement avec deux gars pour compléter un trio formé de deux guitares et d'une contrebasse dans la même configuration qu'Elvis Presley à ses débuts avec Scotty Moore et Bill Black. En y ajoutant la voix grave de Johnny, si grave que ce don de Dieu pouvait provenir d'outre-tombe, les chansons country qu'il écrivait résonnaient de manière d'autant plus minimaliste. Ce n'était plus de la musique folk puisque l'attitude et la production de Johnny Cash allait bien au-delà des canons traditionnels.

Ce n'était pas non plus de la pop music parce qu'aucune compromission n'était permise : la musique ne devait surtout pas avoir l'air propre ou aseptisée mais crade et dégueulasse comme la vie pouvait l'être. La voix et l'écriture de Johnny, son jeu de guitare caractéristique (le fameux "chickaboom" comme un train en mouvement ou un cheval au galop, le mouvement perpétuel intrinsèque de la culture US), les phrasés de guitare âpres et métalliques de Luther Perkins et la pulsation cardiaque de la contrebasse de Marshall Grant constituaient les ingrédients essentiels de chansons réduites à un rythme organique qui aiguillaient la musique country sur une voie nouvelle et alternative. Même plus tard dans sa carrière avec les autres musiciens qui le fréquenteront, Johnny Cash conservera ces arrangements particuliers comme une marque de fabrique.

Des chansons sur Dieu, l'amour et le meurtre : la vie telle un film noir

"I shot a man in Reno just to watch him die" ("j'ai descendu un homme à Reno, juste pour le regarder mourir"), ce vers de Folsom Prison Blues est l'un des plus fameux de la musique populaire américaine. Sa signification est ambigüe. Au premier degré, on pourrait qualifier ces mots de politiquement incorrects et porteurs d'obscénité comme si le gars prenait plaisir à descendre sans raison ceux qui croisent son chemin. Par conséquent, cette chanson serait aujourd'hui de toute évidence estampillée du label "Parental advisory : explicit lyrics" qui décorent la quasi-totalité des albums du gangsta-rap.

A d'autres niveaux d'interprétation, cette ligne traduit l'état d'âme d'un homme qui reconnaît un crime qu'il a probablement commis bien au delà de sa propre volonté, un fait contre lequel il ne pouvait rien à tel point qu'il en ressent du remord et surtout le regret d'être enchaîné à la Prison de Folsom (on pourrait faire référence au personnage incarné par Peter Lorre dans M Le Maudit de Fritz Lang).

Entre les difficultés de l'Amour (amour des femmes, amitié ou amour de Dieu), et la violence de la vie (infidélité, ruine, meurtre, prison), entre déchéance et rédemption, les chansons de Johnny Cash expriment la dualité de la condition humaine. Même en enregistrant les chansons des autres, Johnny Cash le faisait en y ajoutant sa touche très personnelle avec laquelle il parvenait à se les approprier : écoutez les reprises sur tous les albums de Cash produits par Rick Rubin, comme Rusty cage sur l'album Unchained qui est peut-être la reprise la plus personnalisée que l'Homme en Noir ait pu graver.

L'attitude : vêtu de noir à contre-courant

En apportant sa propre vision de la musique, une musique country qui ne proposait plus rien de neuf dans les années 50 (sûrement une des causes de l'explosion du rock'n'roll), le country-boy natif de l'Arkansas posa les fondations d'une attitude alternative avec sa country-music jouée à la manière rockabilly minimaliste.

En outre, alors que toutes les country-stars et autres cow-boys d'opérettes se vêtaient de paillettes et de chapeaux, Johnny Cash s'habillait sans aucune de ces décorations carnavalesques, comme pour mieux souligner son authenticité. A partir de la fin des années 60, il ne portait plus que des vêtements noirs afin d'aller encore plus loin contre les tendances du country star-system.

Là où toute star digne de ce nom devait apparaître à Las Vegas pour chanter devant une audience de gens bien comme-il-faut, Johnny Cash chantait et s'amusait devant un parterre de condamnés à la prison de Folsom ou de San Quentin, où il ira faire aussi un séjour, mais cette fois pour y purger une peine, ce qui devait favoriser sa compréhension de la condition de prisonnier.

Une photo montre Cash dressant son majeur devant l'objectif, à l'image de l'ensemble de sa carrière qui était un bras d'honneur à la face de Nashville et de son inspiration industrialisée. Dieu, l'Amour, la taule, les fringues noires, l'attitude "allez vous faire foutre" : une vision punk et gothique de la vie.

L'âme : la foi en soi

L'Homme en Noir apporta une forme de conscience à la musique américaine. Ses chansons ne traduisaient pas simplement un état de fait, mais aussi pourquoi il en était ainsi. De nombreux artistes qui font une longue carrière, traversent le désert à une période donnée, et en viennent à enregistrer des morceaux qui s'apparentent à de la vulgaire soupe pop ou à des pièces incohérentes de leur œuvre, simplement pour être en mesure de survivre. Parfois dans sa carrière, l'Homme en Noir subit aussi des périodes difficiles mais ne laissa jamais son âme d'artiste mourir. Johnny Cash ne céda jamais aux sirènes et à la facilité de la pop. Dans l'interview, qu'il donna à Larry King sur CNN en Novembre 2002, bien qu'il ne fût pas un être humain meilleur qu'un autre, malgré sa maladie, les aléas de la vie, le vieux country-man avouait qu'il ne regrettait rien, que la vie lui avait apporté plus que ce qu'il avait pu en attendre. Il assumait juste tout ce qu'il avait pu faire et commettre en tant qu'artiste et être humain. Ces derniers mots furent les meilleurs que pouvait dire un homme qui a vécu comme il jouait sa musique : à sa manière, en toute indépendance.


Steffan Rock
© Jowebzine.com - Octobre 2003
© 2003 - Steffan Rock -
www.steffanrock.com


A regarder :

Johnny Cash at Town Hall Party - DVD code free (Bear Family Records)
avec Luther Perkins and Marshall Grant.

A écouter :

tout ce que Johnny Cash a pu enregistrer de Sun Records au label de rap/metal American Recordings (loin des majors nashviliennes).
Compilation : Love, God, Murder (3 CD, Columbia/Legacy)
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