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La chronique aurait pu venir plus tôt, mais elle n'aurait
pas pu tomber mieux. Trente ans tout rond se sont écoulés
depuis la rencontre initiale entre Daniel "Darc" Rozoum
et Mirwais "Stass" Amadzaï. Trente ans déjà
que le premier single des Sex Pistols a résonné aux
oreilles des deux gamins comme une sorte de révélation
céleste/funeste. Trente ans surtout qu'est née cette
complicité qui prendrait, deux ans plus tard, la forme d'un
quintet mythique : Taxi Girl. Laurent Sinclair (claviers), Stéphane
Erard (bassiste) et Pierre Wolfsohn (batteur) se joindraient à
eux… L'aventure pourrait commencer.
Elle durera huit ans et sera aussi extrême et chaotique qu'il
est humainement possible. Tenants d'un rock littéraire élégant
et nihiliste, les Taxi Girl tourneront beaucoup avant de sortir
coup sur coup en 1980, chez EMI, deux singles qui marqueront durablement
toute une génération d'adolescents : Mannequin et
Cherchez le garçon. Froid, synthétique et dansant,
ce dernier titre notamment leur fera toucher du doigt le succès
(300 000 exemplaires écoulés)… et ses conséquences
tragiques.
Déjà enclins à pousser au bout leurs expériences
scéniques (Daniel Darc n'hésite pas à s’ouvrir
les veines sur scène en première partie d’un
concert de Talking Heads en novembre 1979) et leur mode de vie totalement
déstructuré (drogue et alcool deviennent très
vite leur quotidien), les cinq de Taxi Girl perdent pied et le groupe
originel se disloque rapidement. Le bassiste Stéphane Erard
décide de quitter le groupe et quelque mois plus tard, en
juillet 1981, le batteur, Pierre Wolfsohn meurt d’une overdose
de cocaïne.
Pourtant, la messe n'est pas dite et leur grand-œuvre reste
à venir : un premier album, produit par le Stranglers Jean-Jacques
Burnel et baptisé prémonitoirement Seppuku. Textes
noirs et morbides, voix blanche d'un Daniel Darc dépressif,
arrangements électroniques, influence revendiquée
d'illustres devanciers (des Doors à Kraftwerk en passant
par le Velvet Underground)… Malgré ses immenses qualités,
les ventes ne décollent pas et l'atmosphère s'alourdit
encore au sein du trio duquel Laurent Sinclair fera bientôt
à son tour sécession.
Taxi Girl sortira encore un mini-album en 1983 (Quelqu'un comme
toi), suivi de quelques singles, mais le cœur (et la santé)
n'y sont plus et les deux derniers "Mohicans" finissent
par mettre définitivement la clé sous la porte en
1986.
La suite est, pour Daniel Darc, une lente dégringolade qui,
en une quinzaine d'année, l’entraînera jusqu'à
l'extrême bord du précipice.
Les rencontres et les espoirs n'ont pourtant pas manqué,
mais, comme par un tragique acharnement du destin, chaque tentative
pour s'en sortir est inexorablement sanctionnée par un échec
d'autant plus cuisant qu'il est injuste eu égard à
la qualité de l'œuvre.
C'est d'abord (1987) un huit-titres, Sous influence divine, enregistré
sous l'égide de Jacno : aucun retentissement. C'est, l'année
suivante, un single produit par Etienne Daho (La ville) et un album
co-signé par Bill Pritchard (Parce que) : succès d'estime,
mais ventes confidentielles. En 1991, Daniel Darc tente sa chance
en librairie avec Mélancolie d’Edie et Energie dramatique
de la rue : toujours pas de frémissement. Retour à
la musique en 1994, pour un deuxième album solo, Nijinsky,
enregistré avec l'aide du groupe The Weird Sins : échec
encore. Retour à l'écrit en 1998 (A love supreme en
hommage à John Coltrane) et en 2000 (Le Drugstore du ciel)
: sans commentaire…
Malgré quelques piges pour le magazine Best et des traductions
de William Burroughs, la fin du millénaire laisse sur le
bord du chemin un Daniel Darc exsangue, brisé par l'alcool
et la drogue, en voie de clochardisation irrémédiable…
Et pourtant, contre toute probabilité, le miracle se produit
enfin en 2003 au hasard d'une rencontre de plus. Cette fois, c'est
le compositeur Frédérique Lo qui endosse l'habit de
l’ange rédempteur. Il lui propose d’écrire
un texte pour le nouvel album de la chanteuse Dani. Daniel Darc
signe Rouge rose. Heureux du résultat, les deux compères
décident de sauter le pas et de tenter l'aventure d'un album
complet : ce sera Crève cœur en 2004 et ses douze titres
inespérés, portés par un Je me souviens, je
me rappelle qui trouve enfin le chemin des radios !
Mais au-delà du single, Crève cœur est un album
rare, sensible et intelligent. De cette intelligence née
de la douleur ressentie dans sa chair, profondément ; de
sa fréquentation de la mort, assidue ; enfin du retour à
la vie quand plus rien ne laissait imaginer un tel dénouement.
Daniel Darc (dark) n'est plus le dandy insouciant évaporant
sa vie dans les vapeurs et autres fumées… La cinquantaine
pointe à l'horizon (il est né en 1959) et Serge Gainsbourg
ou Tom Waits ressemblent de moins en moins à des icônes
inaccessibles et de plus en plus à des frères d'arme.
Déjà en moi, je sens l’automne
Qui doucement ronge mon corps
L’affreuse angoisse qui m’emprisonne
Combien de temps jusqu’à la mort ?
Un talk over grave a ainsi remplacé un chant autrefois léger,
et ses textes prennent soudain une dimension universelle et touchent
au (crève) cœur un public béat devant la résurrection
d’un Artiste (dans son cas, la majuscule s’impose) trop
longtemps maudit. On ne remerciera jamais assez Frédéric
Lo pour le tour de force accompli sur cet album : offrir un écrin
mélodique à leur mesure aux textes précieux
d’un revenant magnifique. On ne remerciera jamais assez Daniel
Darc (d’Arc) d’avoir obstinément écouté
la petite voix intérieure lui ordonnant de résister.
Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Mars 2006
Site officiel : danieldarc.artistes.universalmusic.fr
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