JACQUES
DUTRONC
Madame l’existence
(Columbia - 2003)
1. Madame l'existence
2. La vie en live
3. Un jour tu verras
4. Face à la merde
5. L'homme et l'enfant
6. Voulez-vous
7. L'ere de rien
8. Transat en solitaire
9. C'est peut-être ça
10. Sainte Suzanne
11. Dou dou dou
MONSIEUR
DUTRONC
Retour gagnant pour Jacques Dutronc qui, à nouveau associé
à Jacques Lanzmann, sort un très grand disque.
Morceaux
de statues, boîtes de bières japonaises, téléphone
en bakélite, mini-cactus en pot, tuyau de plomberie,
tour Eiffel, ampli, plaquettes d’Imodium, petites voitures,
guitares, A340, pendule, pince à pantalon, tourne disque,
passoire, Perfectos, crocodile en caoutchouc… À
l’intérieur du boîtier, en plus de la jaquette,
il y a une photo-poster pliée en huit : un tas d’objets-symboles
mélangés n’importe comment, façon
compression à la César.
Soyons francs : depuis la fin des années 70, se lancer
dans l’acquisition du dernier Dutronc est une opération
très aventureuse. Depuis ce triste Guerre et pets (et
son très léger Hymne à l’amour –
moi l’nœud) co-écrit en 1980 avec un Gainsbourg
en panne, suivi en 1982 par un très faible C’est
pas du bronze, et puis le fameux Merde in France, en passant
par l’assez navrant CQFDutronc (Les gars d’la narine,
quelle œuvre !) en 1987 et un Brèves rencontres
assez peu excitant en 1995, il faut être bien opiniâtre
pour persister à pencher son oreille sur les nouvelles
sorties de l’homme au cigare. Ou avoir une forte conscience
professionnelle. Ou les deux. Ou alors c’est simplement
parce qu’on aime tellement toute sa période 66-76
qu’on ne veut pas croire que la source ait pu se tarir
à jamais.
Entre douceur et brutalité
Bref, quoi qu’il en soit, on a acheté ce Madame
l’existence et on va l’écouter avec attention.
Et on aura raison, car c’est un très beau disque.
Très différent de ce qu’il a pu faire jusqu’à
présent, on y découvre un Dutronc qui se livre
avec beaucoup de sincérité et de profondeur. Finies
les lunettes noires, l’écran de fumée, les
pantalonnades et l’agaçante causticité systématique
du personnage. Dutronc semble ouvrir tout d’un coup son
cœur et nous montrer sans ambages ce qu’il y a dedans
aujourd’hui : du dégoût et de la désillusion,
d’abord, mais aussi beaucoup de tendresse, de romantisme
et de fraîcheur. Et je peux vous dire que ça fait
tout drôle venant de sa part. Entendre Dutronc chanter
en duo avec une petite fille l’adorable L’homme
et l’enfant d’Eddie Constantine, c’est franchement
émouvant. Il nous l’avait encore jamais faite celle-là.
Et tant pis pour les fâcheux qui trouveront ça
cul-cul-la-praline. C’est comme cette superbe reprise
de Marcel Mouloudji (Un jour tu verras), qu’est ce que
c’est beau, qu’est ce que c’est fort ! Et
quand il parle de l’amour, c’est avec justesse,
finesse et délicatesse (C’est peut-être ça).
Fidèle à ses principes, le beau Jacques encadre
ces petits moments de douceur de morceaux beaucoup plus brutaux,
critiques acerbes et lucides d’une société
puante, d’une Ere de rien déprimante, Face à
la merde. Des paroles sèches, acérées,
des phrases brèves et répétitives, comme
des riffs. Comme au temps béni où il collaborait
avec Jacques Lanzmann. Et d’ailleurs, ce n’est pas
tout à fait un hasard parce que la plupart de ces nouveaux
titres sont co-signés Dutronc/Lanzmann… le retour
! Y’a pas de secret !
Et les musiques ? Si sur certains morceaux, on peut regretter
la froideur d’une production très clean, très
« home-studio » (principalement réalisée
par Alain Lubrano), on se délectera par ailleurs de voluptueuses
envolées de cordes, de sympathiques accords de guitare
Thomas-jazzy et d’une voix irrésistible quand elle
se met à crooner. Parce que c’est son truc depuis
toujours : faire passer son client du chaud au froid sans transition.
Sur scène c’est pareil. Les gérants de saunas
vous diront que c’est très bon pour la santé.
Dépliez le poster, épinglez-le au mur, reculez
de quelques pas et plissez un peu les yeux : de tout ce gourbi
informe vous verrez surgir le portrait d’un artiste qui
aime bien se cacher.