SERGE
GAINSBOURG
Histoire de Melody Nelson
(Mercury - 1971)
1. Melody
2. Ballade de Melody Nelson
3. Valse de Melody
4. Ah! Melody
5. L'hôtel particulier
6. En Melody
7. Cargo culte
SERGE GAINSBOURG
L'homme à tête de chou
(Mercury - 1976)
1. L'homme à tête de chou
2. Chez Max coiffeur pour hommes
3. Marilou reggae
4. Transit à Marilou
5. Flash forward
6. Aéroplanes
7. Premiers symptômes
8. Ma lou Marilou
9. Variations sur Marilou
10. Meurtre à l'extincteur
11. Marilou sous la neige
12. Lunatic asylum
Troubles,
bonheurs, désillusions. Physique, platonique, non identifié,
éternel, ponctuel, cruel, furtif. Sentiment, désir,
attirance, faiblesse, plaisir, expérimentation, souffrance,
exaltation, répugnance. Poncifs de lamour. Matière
première incontournable de la création artistique :
lamour, sous toutes ses formes, toutes ses interprétations.
Précieux et galvaudé à la fois. Lamour.
Celui qui le définissait dès 1961, avec cette morgue
qui lui servait déjà de carapace, comme "un mouvement
alternatif, qui va de lappétit au dégoût
et du dégoût à lappétit" sest
lancé par deux fois dans de très risqués (et
peu commerciaux) projets dalbums-concepts sur le thème
de cet amour qui vous cueille nimporte où, nimporte
comment et avec des conséquences forcément dramatiques.
Deux variations complémentaires et contrastées, sorties
en 1971 et en 1976 dans une quasi-indifférence générale,
et qui, avec le temps, se sont imposées comme deux clés
fondamentales du trousseau de la maison Gainsbourg.
Deux histoires diamétralement opposées dans leur contenu
et dans les sentiments développés, mais totalement identiques
dans leur traitement : cest Gainsbourg lui-même qui prend
la place du narrateur ; à la première personne du singulier,
il se met en scène et il récite en rythme sur la musique
; le talk-over on appelle ça. Identiques également,
les inexorables épilogues : Melody et Marilou meurent à
la fin, respectivement disloquée dans un accident davion
et décapitée à coups dextincteur dincendie.
Amours physiques sans issue.
Une Rolls Royce Silver Ghost de dix-neuf cent dix renverse en rase
campagne une gamine à vélo ; elle a les cheveux rouges
et cest leur couleur naturelle. Lhomme la prend dans ses
bras. Lamour, elle ne sait pas ce que cest. Il lui apprendra.
Peut-être. On ne sait pas vraiment. Sans doute sont-ils simplement
restés enlacés toute la nuit dans cette chambre dhôtel
si particulier. Et le lendemain, elle prendra lavion-cargo qui
sécrasera dans la mer. Et il restera, seul, désorienté,
comme après un rêve cruel et persistant. Cest énormément
de tendresse qui séchappe de cette histoire tragique.
Enormément de finesse et de poésie romantique aussi.
Mais cest surtout un accompagnement musical extraordinaire,
ambiances sur base de rock à langlaise, basse omniprésente,
guitares, batterie, ponctuations dorchestre (si caractéristiques
des arrangements de Jean-Claude Vannier) et des bijoux de chansons
qui font de lHistoire de Melody Nelson ce chef duvre
bouleversant. Pureté, profondeur et force : lérotisme
est omniprésent, mais sous la forme de subtiles et délicates
suggestions sensorielles.
Quand le futur homme à tête de chou passe la porte à
grelots du salon de coiffure Chez Max, on change de registre. La petite
garce de shampoïneuse qui fait exprès rebondir ses doudounes
sur la nuque du client na pas froid aux yeux ni nulle part ailleurs.
Après le service, un petit tour en boîte pour danser
reggae et puis hop, tagada tsoin-tsoin. Seulement voilà : avide
démotions fortes, Marilou la pas farouche se laisse facilement
approcher par tout ce qui passe ; le héros voit tout, il la
regarde un peu se donner et sadonner et puis, écuré,
décide de lui éteindre le feu au cul à laide
dun extincteur dincendie, dont il utilise les vertus contondantes
pour lui fendre le crâne. Lérotisme ici nest
plus suggéré : il est direct, précis et sans
détour. Variations sur Marilou est assurément un des
morceaux les plus torrides de la chanson française. La richesse
des textes, linventivité de la bande son, des bruitages,
losmose parfaite entre les paroles et la musique : cest
encore une uvre majeure et originale que nous met entre les
oreilles un Gainsbourg qui avec ce disque prend le tournant résolument
plus sexe dont il fera désormais - de façon parfois
outrancière et jusquà la caricature - son image
de marque.
Sûrement une façon pour lui dexorciser ces angoisses
de lamour (sexe / tendresse / Marilou / Melody) qui hantent
tout un chacun et quen tant quartiste et homme, il cherchera
vainement à définir, à évaluer et à
admettre. Sans pouvoir jamais envisager autre chose que cette inexorable
fatalité de lamour physique sans issue.