1 - Any road
2 - P2 Vatican blues
3 - Pisces fish
4 - Looking for my life
5 - Rising sun
6 - Marwa blues
7 - Stuck inside a cloud
8 - Run so far
9 - Never get over you
10 - Between the devil
and the deep blue sea
11 - Rocking chair in Hawaiï
12 - Brainwashed
Avant
tout, une précision d'importance : ce nouvel album de George
Harrison n'est pas une collection de fonds de tiroirs poussiéreux,
comme le sont trop souvent les albums posthumes qui semblent avoir
pour seule ambition de rapporter un maximum d'argent sur le dos d'un
cadavre. Harrison, qui n'avait pas publié d'album studio depuis
Cloud nine en
1987, continuait à enregistrer sporadiquement, sans se presser.
Aux journalistes qui le savaient, et qui lui demandaient, tout au
long des années 90, quand sortirait son nouveau disque, il
répondait quasi invariablement "d'ici quelques mois"
ou "l'an prochain" ; dans le petit monde des fans des Beatles,
on a ainsi souvent cru pouvoir annoncer la sortie imminente d'un nouvel
album de George.
Durant les dernières années de sa vie, George Harrison
avait demandé à Jeff Lynne de collaborer avec lui sur
l'enregistrement de ses nouvelles chansons. Lynne, leader d'Electric
Light Orchestra dans les années 70, avait co-produit l'album
Cloud nine qui avait remis Harrison sur le devant de la scène
à la fin des années 80. Quand il devint clair que George
Harrison n'aurait pas le temps de terminer son album, il laissa des
instructions à Jeff Lynne sur la manière dont il voulait
que les chansons soient enregistrées. Après sa mort
le 29 novembre 2001, ce fut donc à Jeff Lynne et au fils de
George, Dhani, d'achever le travail. Jeff Lynne a de son propre aveu
dévié des dernières volontés de George
Harrison, qui voulait que les chansons soient présentées
de manière très brute, sans "polissage". On
pouvait s'attendre au pire car Lynne a parfois eu tendance à
imposer son style de production efficace mais sans nuances (avec le
plus souvent un son de batterie très présent et "gonflé")
à tous les artistes qu'il produisait. Mais par bonheur, il
a su rester dans l'ensemble tout à fait sobre et éviter
les excès en créant, pour Harrison, un son qui serait
"un berceau pour mettre en valeur sa voix et sa guitare",
selon les mots de Dhani.
Et l'objectif a été parfaitement atteint. En tant que
guitariste, George Harrison n'avait trouvé son propre style
qu'au cours des années 70, caractérisé par un
jeu de guitare slide caressant et planant. Dans Brainwashed, cette
guitare, plus belle et aérienne que jamais, est au premier
plan sur la plupart des titres. Il suffit d'écouter Stuck inside
a cloud, ou l'instrumental Marwa blues, qui n'est que guitares, pour
se rendre compte du talent de guitariste d'Harrison, très souvent
sous-estimé. Ce son convient à merveille aux thèmes
revenant le plus souvent ici : une volonté d'élévation,
d'atteindre un plus haut niveau de spiritualité ; la souffrance
avant la mort (comme dans Looking for my life), mais aussi l'espoir
d'une libération. Harrison, qui a suivi le mouvement Krishna
depuis la fin des années 60, n'adhérait pas à
une religion particulière mais avait une vision multiforme
du "principe créateur". Selon son fils Dhani, "le
Dieu qu'il m'a appris est une sorte d'énergie, un sentiment
d'union, que vous soyez blanc, noir, vert, bleu, indien, musulman".
Dans le titre P2 Vatican blues, Harrison critique d'ailleurs la religion
catholique qu'il trouve trop dogmatique et hypocrite. Même si
cette quête de la spiritualité au-delà des religions
est très présente dans l'album, George Harrison, par
bonheur, ne retombe pas dans ses travers des années 70, lorsque
certaines de ses chansons devenaient de véritables sermons.
On retrouve aussi, sur cet album, le péché mignon de
George : l'ukulélé, cette minuscule guitare hawaïenne,
dont il adorait jouer en toute occasion. Il convient parfaitement
à un titre joyeux comme Any road, avec son refrain fataliste
et zen : "If you don't know where you're going, any road will
take you there" ("Si vous ne savez pas où vous allez,
n'importe quelle route vous y conduira"). L'ukulélé
est également présent de manière logique sur
un morceau nonchalant, Rocking chair in Hawaii, ainsi que sur la seule
reprise de l'album, Between the devil and the deep blue sea, un vieux
standard charmant enregistré avec le groupe de Jools Holland
(ex-Squeeze).
Sur le titre qui conclut l'album, Brainwashed ("Lavé du
cerveau"), dont le riff rappelle vaguement celui de ses amis
de Deep Purple sur Smoke on the water, il passe en revue toutes les
institutions qui empêchent, selon lui, la libre-pensée
et l'élévation, en priant finalement dieu de "laver
le cerveau" de la Terre entière. "Il existe une alternative,
dit Dhani, qui est de penser par soi-même, de s'accomplir soi-même,
grâce à Dieu." La chanson se termine par un chant
indien célèbre, enregistré par Harrison il y
a près d'un quart de siècle, et sur lequel Dhani a fondu
sa voix avec celle de son père.
Ainsi se conclut le disque. Et l'on reste là, en se disant
qu'il n'y en aura pas d'autre, et le fait que le dernier album de
George Harrison soit un de ses meilleurs ne fait que renforcer les
regrets, la tristesse et cette sensation cruelle de manque. Il ne
reste finalement que la satisfaction de constater que son talent est
resté intact jusqu'au bout.