ARIANE MOFFATT
Le cœur dans la tête
(Labels - 2006)
1. Combustion lente
2. Se perdre
3. Le cœur dans la tête
4. Montréal
5. Retourne chez elle
6. Farine 5 roses
7. Imparfait
8. Will you follow me
9. Terminus
10. Laboratoire amoureux
11. Histoire d’ère
En
intériorité et à l’affût du son,
Ariane Moffatt sort un deuxième album qui confirme un vrai
talent pour le mélange des genres.
Sorti en 2005 au Québec, l’album a raflé trois
Félix, l’équivalent de nos Victoires de la musique.
Loin forcément d’être une reconnaissance de talent
incontestable, on sait combien les remises de prix sont parfois sujettes
à discussion sur le lien entre art du commerce et commerce
de l’art, il faut reconnaître que l’album d’Ariane
retient plus que l’attention.
Se servant de toutes les techniques actuelles de studio, Ariane pioche
dans l’électro, le dub, le rock, le rap ou le reggae
pour créer de petits mondes ouverts où l’évasion
est possible à chaque instant. Ouvrant l’album sur Combustion
lente, on comprend rapidement que le mélange acoustique et
electro va donner un son bien particulier à ce nouvel opus,
où tout semble possible à n’importe quel moment,
même si les effets de voix de ce premier titre légèrement
forcés sonnent moins naturels que les suivants. Piano, guitare,
échantillonnages, programmations vont bon train et créent
une douce mélancolie qui reflète une intériorité
en proie aux doutes.
Les yeux fermés et la tête baissée sur la pochette,
Ariane est probablement à une charnière artistique.
Du temps s’est écoulé depuis Aquanaute, le premier
album, qui a fait un véritable tabac au Québec. Nous
sommes désormais à une frontière entre monde
intérieur et extérieur, mais Ariane préfère
pour l’instant encore la fuite dans le rêve et l’irréel
: "Se perdre dans son plus beau rêve". Dans Se perdre,
les couleurs trip-hop révèlent un goût pour l’ailleurs
et l’oubli du présent, sans concession, en toute liberté,
laissant la place à une phase de texte rappé couleur
Jamaïque, tandis que des chœurs nous emmènent vers
l’inconnu. "Ce que j'écris témoigne en partie
de la difficulté de cohabiter avec son monde intérieur."
Dixit Ariane. Et visiblement, cela bouge beaucoup à l’intérieur
!
Dans Retourne chez elle, Ariane s’abandonne au groove avec une
voix douce et des paroles ciselées et calquées sur le
rythme de la musique. Un geste très anglophone qui permet une
fusion complète entre le texte et les nappes sonores, guitare
overdrive, scratch et piano électrique en contre champ, montrant
une fois de plus que l’on peut faire de la chanson urbaine intimiste
avec cohérence et bon goût. Will follow me vient renforcer
la couleur anglophone de l’ensemble, ajoutant des violons et
des effets de voix qui ne sont pas sans rappeler ceux révélés
par Bjork.
L’electro laisse une petite partie à l’instrumental
avec deux titres sur onze. Imparfait, une reprise en clin d’œil
d’une chanson de Daniel Bélanger, un artiste québécois
qui ne demande lui aussi qu’à faire sa place en France
et qui lui a mis le pied à l’étrier en l’intégrant
au clavier dans son groupe par le passé. Cette chanson au piano
nous évoque les possibilités d’un amour perfectible...
Histoire d’ère de son côté, nous laisse
entendre un simple arpège à la guitare, une ballade
dans laquelle Ariane nous chuchote "Si on allait prendre l’air".
Une phrase répétée jusqu’à épuisement
sonore qui clôture l’album et nous incite de nouveau au
départ. On sera par ailleurs agréablement surpris par
la présence de Montréal, un reggae léger piano
guitare parfaitement assumé démarrant sur un sifflet
et une prise de son de voix lead qui donne un rayon de soleil à
l’ensemble de l’album. Ouf !
Ariane fait donc partie de ces artistes, comme Joseph d’Anvers,
qui viennent vous chuchoter aux oreilles et parler à votre
intériorité en utilisant tous les moyens électroniques
possibles. On comprend alors que Camille et -M- se soient intéressés
à cette artiste d’outre-atlantique, auteur-compositeur-interprète,
qui ose prendre le risque du polymorphisme. Ce talent pour cette fusion
des musiques s’éclaire en partie sur scène, l’artiste
est multi instrumentiste. Il faut la découvrir sur un plateau
pour comprendre qu’il existe un réel potentiel de créativité
en elle, passant du clavier à la guitare ou de la guitare à
la batterie ; son concert en juin 2006 à l’Européen
de Paris a été une réelle découverte.
Il faut dire que si la demoiselle n’est pas encore très
connue en France, elle a en revanche un passé musical plus
que reconnu au Québec.
L’album, qui a pris naissance dans les pattes de -M- (décidément
il est partout…) et du bassiste Jérôme Godet, est
donc une belle surprise même si les textes sont parfois dépassés
par un mix d’effets plus oniriques les uns que les autres qui
nous emmènent loin du sens des textes. Un paradoxe étrange
pour cette artiste qui cultive le doute dans l’album en travaillant
une forme artistique songeuse et mélancolique, loin de la vie
et de l’énergie ressentie en elle, à l’image
des sursauts de slam sur Farine 5 roses dont on sent qu’ils
pourraient aller bien plus loin. L’album se laisse écouter
et réécouter avec plaisir. Une artiste dont on entendra
reparler à coup sûr d’ici peu… A découvrir.