Son
cœur s’est arrêté ce jeudi 4 mars, mais
ses mots continueront de sauter sur ses notes pour une éternité
au moins.
Septembre 1985 : j’arrivais à peine du Havre. Paris
m’accueillait avec ses monuments, ses quartiers, ses théâtres,
ses salles de concerts. Délicieuse frénésie
de la découverte jusqu'à l’hypothétique
épuisement. Car les semaines n’avaient pas assez
de sept soirées pour réussir à me faire
mettre genou à terre, encouragé que j’étais
par un défilé continu de visiteurs de province
attirés par mes cris d’émerveillement.
Septembre 1985 : Serge Gainsbourg est au Casino de Paris, Claude
Nougaro à l’Olympia et mon frère quelques
jours avec moi. Le programme ira de soi. Après une impressionnante
claque par Gainsbourg et ses musicaméricains (période
Love on the Beat), nous nous ré-exposons dès le
lendemain à un double choc. Deux symboles du music-hall
s’offrent à nous : l’Olympia, à l’époque
encore tout empreint de son histoire et Nougaro, un de ses piliers
les plus sûrs.
La salle rouge et noire, un son impressionnant (à la
fois net et feutré), un trio piano-contrebasse-batterie
(Maurice Vander - Pierre Michelot - Bernard Lubat) et, dans
la poursuite blanche affolée par ses incessants aller-retours
sur l’avant scène, un grand petit homme tout en
noir à la voix fascinante, qui envahit tout. Impressionnante
présence de cet homme-voix et de ses mots, traités
comme de véritables instruments eux aussi. Car tout le
travail de ce poète unique dans son genre - au-delà
des idées développées au travers de textes
bâtis la plupart du temps comme de véritables petits
scénarios - consistait à placer les mots pour
qu’ils sonnent comme des percussions, des cordes, des
cuivres ou un orchestre. Et ceci dès ses premières
compositions comme Le jazz et la java, véritable illustration
par l’exemple de ce qui précède, mais également
parfaitement représentative de l’approche musicale
de l’artiste : le mariage des styles musicaux, du jazz
au classique, de la bossa-nova au funk... du moment que ça
swingue ! Puisant abondamment dans les standards du jazz (A
bout de souffle), du gospel (Armstrong), de la musique brésilienne
(Tu verras), africaine (Locomotive d’or), Nougaro transforme
les airs de toutes origines en chansons (il composera l’hymne
à sa ville, Toulouse, en s’inspirant du carillon
de l’église des Minimes) qu’il imprègne
de la très forte personnalité de ses arrangements
et de son interprétation.
Après un concert marathon où il donna sans économie
une grosse partie de son fabuleux répertoire (Les Don
Juan, Une petite fille, Le Cinéma, Cécile ma fille,
La pluie fait des claquettes, Quatre boules de cuir, Paris mai,
Le coq et la pendule... que des chefs d’œuvres !)
ainsi que quelques reprises (comme L’accordéoniste
d’Edith Piaf), nous sommes restés interdits dans
la salle presque vide. Et comme pour répondre à
un irrésistible besoin de prolonger ce moment d’exception,
nous avons tenté le coup de nous introduire dans les
coulisses, jusqu'à la loge entrouverte où Claude
Nougaro, seul, en peignoir et équipé d’impressionnantes
lunettes à cul-de-bouteille nous a accueillis comme des
amis, nous demandant si le concert nous avait plu, d’où
nous venions... On ne sait jamais trop quoi dire dans de pareils
instants, à part des banalités qu’on regrette
après coup. Avec un gros stylo-feutre, il a attrapé
notre programme et y a inscrit cette phrase, encore énigmatique
et surtout très émouvante pour nous aujourd’hui
: "Ah la belle traversée ! Claude Nougaro".
"... Dansez sur moi, dansez sur moi, le soir de mes funérailles
/
Que la vie soit feu d’artifice, et la mort un feu de paille
/
Un chant de cygne s’est éteint, mais un autre a
cassé l’œuf..."
À recommander : l’incontournable
compilation Grand Angle sur... Claude Nougaro (Phonogram/Philips
- 1994), l’essentiel de la période essentielle
(1962-1981) et Nougayork. Rien à jeter.