Bien
sûr cest déjà arrivé des tas de fois
! Depuis quarante ans, tu en a vu partir des chanteurs, des musiciens,
des fous, des génies... Bien sûr à langle
de 60s et des 70s, ils sont un paquet à avoir mis
les pouces : Hendrix, Joplin, Jones... Mais bon, tu étais trop
jeune pour même savoir qui cétait, alors... Et
puis quand le tour de Lennon est arrivé, là tu as quand
même pris un bon coup derrière la cafetière. Mais
tu t'es dit que cétait un accident, et surtout, le grand
John, il faisait plutôt figure de père que de frère.
Depuis, dautres ont disparu et ça ne t'as pas franchement
réjoui : Marley, Dury, Buckley, Moon, Harrison... Des tas dautres
encore. Mais bon, tu te disais "cest la vie"... Non,
le vrai choc que tu imaginais ne jamais vivre (tant que ça
nest pas arrivé, on se persuade assez facilement que
cest impossible) cétait que ça tombe sur
Aubert ou Morissey, par exemple, ou... sur lui.
Et puis merde... cest arrivé. Comme dans un mauvais rêve
: tu passe devant le kiosque et tu tombes sur la une de Libé
avec le mot "clash" dedans. Et parce que, depuis presque
25 ans, ce mot taccompagne comme un second nom de famille, tu
jettes un il distrait. Cest quoi aujourdhui ? Clash
boursier, clash entre Chirac et Raffarin, entre Perpère et
Fernandez ? Quoi, "Années punk" ? Alors tu tapproches
et tu découvres ce titre annonciateur dorage "Le
clash des années punk". Tu subodores un truc que tu ne
vas pas aimer, et dans la même fraction de seconde ton cerveau
comprend ce que tes yeux viennent de découvrir : un surtitre
explicite "Le chanteur Joe Strummer est mort dimanche soir"
et une photo pleine page du Strummer sus-nommé, de dos. Putain,
non, tu naimes pas du tout cette une de Libé !
Parce que cette fois cest différent. Cette fois, cest
une attaque personnelle. Pas de recul possible sur ce coup-là.
Pas de détachement ou de fatalisme. Merde ! Cest pas
un type de la télé ou du show biz qui vient de morfler,
là. Cest Joe Strummer, cest ta jeunesse, cest
ta famille, cest ton grand frère !
Alors dans un réflexe à mi-chemin entre voyeurisme et
incrédulité, tu tends ton billet au marchand de journaux.
À moins que ce ne soit une marchande... De toute façon
tu ne sais plus, tu nes plus là, tu as 20 ans de moins
et tu sautes dans tous les sens comme un fou à Mogador où
les Clash jouent toute une semaine, et toi avec ! Et même le
huitième jour à Pantin pour clôturer les dates
Parisiennes. Tu oublies de récupérer ta monnaie, tu
entends à peine le marchand de journaux te rappeler (ah, tiens,
cest un marchand). De toute façon, tu ten fous,
il peut se la garder sa putain de monnaie, il ira boire un coup en
souvenir de Joe ! Toi, tu es ailleurs, dans ta chambre à écouter
London calling en boucle, sur lautoroute avec Combat rock au
maximum...
Ce soir cest Noël et tu te dis que tu viens de recevoir
un des pires cadeaux possibles. Celui que tu aurais mis dans ton Top
5 culturel si un Nick Hornby macabre tavait proposé ce
genre de classement. Ce soir cest Noël, tu vas faire bonne
figure, mais dans ta tête vont résonner tour à
tour ces dizaines de chansons qui tont façonné,
dune certaine manière. Qui tont construit. Qui
tont fait appréhender le monde, pas seulement sur le
plan musical, mais aussi politique. Qui tont montré le
chemin de la dignité, de lhonnêteté intellectuelle,
de la passion, de louverture.
Dans ta vie, il y a eu lavant et laprès Clash.
Tu sais que ces quatre-là étaient les meilleurs de leur
époque. Tu sais que de ces quatre-là, Joe Strummer était
la tête, le meneur, la conscience. Tu sais que celui-là
va terriblement te manquer... From here to eternity !