TETARD
12 pures chansons
(Demain La Veille - 2004)
1. Hiliho
2. Comme un papillon
3. L’île de Ré
4. Laisse bien
5. Tenter le coup
6. Malgré mes efforts
7. Petit animal
8. Envie
9. Eléonore
10. Qu’à D
11. La valse aux adieux
IL
EST TETARD…
Mais pas trop tard pour ressortir officiellement cet excellent
premier album autoproduit, qui fit un joli feu de paille fin
2002.
Dans notre impitoyable univers (sale) musical, c’est comme
en Inde : il y a des castes. La première, celle des "nantis",
est un mix de Brahmane (prêtres) et de Vaishya (commerçants)
; on y trouve ceux qui ont contracté avec des "majors",
c'est-à-dire les deux ou trois grosses maisons de disques
qui font la pluie (souvent) et le beau temps (parfois) sur le
paysage. La deuxième, celle des "entre-deux",
est un mélange de Kshatriya (guerriers) et de Shudra
(serviteurs) ; ce sont les artistes abrités par les labels
indépendants, ces petites entreprises qui prennent les
risques à leurs frais pour que la création puisse
s’exprimer (avant qu’elle soit récupérée
par la caste supérieure une fois éprouvée).
Et, comme en Inde, il y a aussi les Dalits (intouchables), ceux
qui ne sont admis dans aucune caste et qu’on appelle chez
nous les autoproduits. Il s’agit d’artistes (plus
ou moins talentueux, il est vrai, mais c’est largement
pareil dans les deux castes nobles ci-dessus) qui n’ont
d’autre choix pour se faire connaître que de casser
leur tirelire pour faire enregistrer et fabriquer plus ou moins
proprement leur disque et tirer les sonnettes au hasard pour
qu’on prenne la peine d’écouter leur travail.
Et là, c’est comme dans le train : le fait de tirer
le signal d’alarme sans motif jugé valable expose
la plupart du temps notre pauvre hère à une amende
forfaitaire au moins égale aux débours engagés.
E pericoloso sporgersi, comme on dit...
Furieusement inspiré qu’il était par les
tourments de ses malheureuses expériences amoureuses,
David Tétard (c’est son vrai nom !), au sortir
de la fac, s’était mis à écrire sérieusement
des chansons. En quatre jours, il en enregistre douze et fait
fabriquer mille CD qu’il envoie par-ci par-là,
aux journaux, aux magasins et aux maisons de disques. Ce qui
ne donne d’abord strictement rien. Et puis, plusieurs
mois plus tard, voilà qu’il découvre dans
les Inrocks, Libé et Télérama des chroniques
élogieuses (fff) de son ouvrage. Et non seulement ça
: la Fnac programme le titre Hiliho dans sa compilation Indétendances
de septembre 2002… et lui achète 700 exemplaires
à 10 euros pour les mettre en vente. Le chemin vers la
gloire est grand ouvert ? Eh bien non. Sans label, sans manageur,
sans expérience, le "produit" n’est pas
crédible et son aventure tourne au feu de paille. Pour
gagner sa vie, notre batracien fait coursier et se plante gravement
en moto… La galère. Et puis, à peine rétabli,
il fait un petit concert à Massy où il rencontre
le tout jeune label Demain la Veille qui lui propose de ressortir
12 pures chansons avant d’attaquer ensemble un nouvel
opus. Voilà. C’est là que nous en sommes.
On lui a déjà dit et ça doit l’agacer
à force, mais sa façon de chanter et ce qu’il
chante le rapprochent immanquablement de Miossec. Le fil conducteur,
c’est la relation homme-femme vue sous son angle le plus
conflictuel. Qu’il soit physique ou platonique, le jeu
amoureux est si effrayant, si cruel et si désespérant
qu’il faut souvent se résigner à la solitude
pour assouvir ses passions. On retrouve avec tendresse l’écriture
d’un jeune homme romantique de vingt ans dans ces textes
inexorables et tourmentés, provocateurs et profonds.
Proche de la trentaine à présent, notre amphibien
a pris conscience qu’il devra orienter son inspiration
vers des sources plus diverses et plus matures pour ses prochaines
productions. Côté musique, c’est - pour un
disque enregistré dans de telles conditions - une étonnante
variété d’arrangements sur une base guitare-folk,
la plus grande réussite étant le morceau Laisse
bien, avec ses boucles entêtantes.
Tétard, un artiste attachant qu’il faut savoir
aller chercher et que Jowebzine a décidé de vous
faire découvrir avant qu’il ne devienne une grosse
grenouille, ou pire… un prince charmant. Affaire à
suivre dans le prochain numéro.