ROBERT WYATT
Rock bottom
(Virgin Records - 1974)
(Réédition Rykodisc - 1998)
1. Sea song
2. A last straw
3. Little red riding hood hit the road
4. Alifib
5. Alife
6. Little red riding hood hit the road
On
peut traduire le titre par "le fond du fond", "toucher
le fond". Illustration en fonds sous-marins sur la pochette.
Sea song, une des chansons les plus belles et les plus poignantes
de l’histoire du rock. Rock Bottom, une œuvre unique et
intemporelle, d’une liberté musicale absolue et dont
la connaissance de la genèse facilite son appréhension.
Tout et n’importe quoi ayant été dit sur le sujet
depuis 1974, c’est la version de Robert Wyatt en personne (datant
1998) que nous vous avons choisi de vous retranscrire ci-dessous.
Rock bottom (curieuse histoire d’un morceau de musique).
"Cette œuvre a commencé à émerger à
Venise, pendant l’hiver 1972, dans une imposante vieille bâtisse
de la minuscule île de Giudecca donnant sur la lagune.
Pendant deux mois, j’y ai passé mes journées tout
seul, pendant qu’Alfie (NDLR : Alfreda Benge, sa compagne aujourd’hui
encore) et un groupe d’amis travaillaient sur un film. Après
des années d’activité incessante en groupes et
en tournées (NDLR : Robert Wyatt était le fabuleux batteur
de Soft Machine), j’avais du mal à rester à ne
rien faire. Pour m’occuper, Alfie m’a acheté un
petit clavier très simple, doté d’un singulier
vibrato qui chatoyait comme cette eau qui nous entourait. C’est
là que la structure de base de l’album a vu le jour,
entre l’observation des lézards sur les murs de la maison
et les visites au bar local à écouter les gondoliers
désœuvrés s’exercer au bel-canto.
Le scénario de Don’t look now (NDLR : Ne vous retournez
pas, d’après Daphné du Maurier, avec Julie Christie
et Donald Sutherland), le film sur lequel mes amis travaillaient,
tournait autour d’une série de catastrophes inattendues
qui perturbent la vie d’un couple. Venise elle-même jouait
un rôle sinistre dans le film. Alfie se souvient encore de Nicolas
Roeg, le réalisateur, assénant inlassablement le thème
du film : NOUS NE SOMMES PAS PREPARES.
De retour à Londres, au printemps 1973, j’ai commencé
à composer un nouveau groupe pour enregistrer ce qui était
prêt. J’ai continué à travailler les musiques
et j’ai écrit les paroles de Alife, Sea song et A last
straw dans l’appartement d’Alfie, au 21e étage
d’un immeuble moderne sur Harrow Road. Cet immeuble a été
démoli il y a quelques années. Risque sanitaire. Il
était truffé d’amiante. Ainsi, l’endroit
où nous avions vécu, où nous avions appris à
nous connaître, est-il à présent un simple morceau
de ciel. Il nous arrive souvent de jeter un œil vers là-haut
et d’imaginer nos fantomatiques jeunes silhouettes en suspension,
non préparées pour ce qui devait leur arriver.
Le 1er juin 1973, la veille de la première répétition
avec le nouveau groupe, je suis tombé d’une fenêtre
du 4e étage, me brisant la colonne vertébrale. J’ai
été admis au Stoke Mandeville Hospital pour huit mois.
C’est là qu’on m’a sauvé la vie et
qu’on m’a appris à vivre en chaise roulante.
Je suis resté trois mois allongé à plat sur le
dos, à contempler le plafond dans un dortoir commun surréaliste,
au milieu d’une vingtaine d’autres comme moi, dont les
vies avaient basculé en l’espace d’une seconde
; victimes d’accidents de la route, d’accidents industriels,
mauvaise réception au trampoline, fuite ratée au cours
d’un cambriolage. Il nous fallait tous nous pencher sur notre
futur.
Je m’étais fait à l’idée que je ne
serais plus jamais batteur et que partir en tournée serait
très compliqué. Ce n’était plus la peine
que j’écrive de la musique pour un groupe ; il faudrait
que je me focalise sur le travail en studio et que je chante davantage.
Je pourrais toujours trouver des musiciens ponctuellement, au gré
des besoins. Je n’avais pas besoin d’une formation identique
pour tous les morceaux. La perte de mes jambes m’apportait finalement
une nouvelle sorte de liberté.
Entre les visites, les opérations et la vie d’hôpital,
j’ai commencé à envisager les morceaux que j’avais
écrits sous un autre angle. Après les trois premiers
mois, on m’a fourni ma chaise roulante et je suis tombé
sur un vieux piano dans la salle des visites. J’ai séché
aussi souvent que possible les activités thérapeutiques
que l’on impose aux néo-paralysés (tir à
l’arc, collage de mosaïque sur des bouteilles pour faire
des lampes magiques) et me suis rabattu sur le piano, dès que
la salle était libre, pour reprendre les chansons que j’avais
commencées avec les lézards, au bord de la lagune de
Venise.
Quand j’ai quitté l’hôpital, j’étais
prêt à enregistrer, mais nous n’avions plus de
logement. Une gentille amie, Delfina, nous a prêté une
petite maison de campagne accessible aux chaises roulantes, dans le
Wiltshire. C’est là, début 1974, que j’ai
commencé les prises, dans le studio mobile de Virgin Records
garé dans la pâture d’à côté,
avec en fond sonore un âne qui brayait dans le lointain. Au
printemps, nous avons trouvé une maison à Londres où
j’ai arrangé les parties des autres musiciens qui ont
été enregistrées et mixées au Manor Studio
et chez CBS.
Le 26 juillet 1974 (21e anniversaire de l’attaque de la Moncada,
coup d’envoi de la révolution cubaine) c’était
la sortie de Rock bottom, je me mariais à Alfie et nous vécûmes
heureux pour toujours."