ROBERT ALTMAN
(Kansas City 20 février 1925 -
Los Angeles 20 novembre 2006)
Il
y a des grands-pères comme ça qu’on aurait aimé
avoir. Des gens qu’on aurait vu vieillir alors qu’on devenait
adulte, mais qui à chaque rencontre, à chaque réunion
de famille, parmi la foule des cousins, aurait toujours pris le temps
de nous prendre à côté de lui pour nous raconter
une histoire, longue, jamais radotante, et toujours empreinte d’une
vision témoin.
La première histoire que m’a raconté Robert Altman,
je crois me souvenir que c’était Popeye. Je ne m’en
souviens plus très bien, sauf que ça ressemblait au
dessin animé mais que Robin Williams pouvait se démener
comme il voulait, il n’arrivait jamais à grimacer comme
l’original.
Vers la même époque M*A*S*H* était diffusé
sur TF1, au film du dimanche soir. Le lendemain, c’était
lundi, on avait école alors on voyait juste le générique,
la scène d’intro et hop ! au lit. Je ne sais pas ce qui
me valut cette exception mais ce soir-là, mes parents m’ont
laissé devant. Cette soirée reste à jamais marquée
par la séquence de l’hélicoptère débarquant
au beau milieu d’une partie de golf entre Hawkeye (Sutherland)
et Trapper John (Gould), un de mes plus grands fous rires d’enfant.
Je ne me souviens plus de Un mariage, seulement de son effarante distribution
: Mia Farrow, Géraldine Chaplin, Vittorio Gassman, Vivian Leigh,
Lauren Hutton…
À la fac, j’ai supporté le siège-baquet
deux heures durant pour voir une médiocre copie de John McCabe
avec Warren Beatty et Julie Cristie pour apprendre bien des années
plus tard en lisant Le
nouvel Hollywood de Peter Biskind, que ce n’était
pas la copie qui était mauvaise. Alors qu’il était
fou furieux après le visionnage des premiers rush, Altman avait
choppé le polaroïd de sa scripte, photographié
un ciré jaune qui traînait sur le plateau et, montrant
l’épreuve à son chef opérateur - l’imprononçable
Vilmos Zsigmond, grand imagier de Blow out, Deer hunter, de Delivrance
et tout récemment du Dahlia
Noir - il exigea que le film soit de cette couleur. Dans John
Mac Cabe, il y a un double exercice autant fascinant que scabreux
: Altman prenant un plaisir insensé à détruire
la beauté de Beatty et Beatty prenant un pied magistral à
se faire détruire.
C’est là qu’est sorti The player, avec son plan
séquence d’introduction absolument inouï qui suit
Fred Ward à travers les bureaux d’un studio hollywoodien,
la sublimissime Greta Scacchi dans le rôle de la peintre Gudmundsdottir,
et la main de Tim Robbins qui vient se poser sur la vitre d’une
voiture et laisse une empreinte grasse alors qu’il vient de
noyer un scénariste dans une flaque d’eau.
Et Tim Robbins qui repique à Short cuts, en motard de la police
insupportable. Short Cuts, le clou du grand cirque d’Altman,
l’invraisemblable réussite d’adapter à l’écran
le minimaliste Raymond Carver dont la nouvelle, C’est pas grand-chose
mais ça fait du bien, m’avait fait pleurer, et qu’Andy
Mac Dowell incarne comme l’unique rôle vraiment émouvant
de sa carrière. Œuvre tentaculaire et d’une confondante
simplicité, d’un réalisme fascinant qui rappelle
un autre film d’Altman, bâtît lui aussi sur les
croisements de routes… Nashville.
À la même époque, j’empiffrais les films
de Papy Bob les uns derrière les autres. Trois femmes, avec
Sissy Spacek, Shelley Duvall (Olive dans Popeye) et Janice Rule. Le
privé, recentrage du The long goodbye de Chandler dans le Los
Angeles des années 70, avec à nouveau Elliott Gould
glissé dans les fringues froissées du privé Marlowe
et l’impérial Sterling Hayden en écrivain alcoolique
qui hante une plage californienne dans son peignoir crasseux. Quand
sort Prêt à porter, je suis le seul à soutenir
le film dans les fins de soirées critiques. J’y trouve
mon compte, j’adore l’histoire entre Mastroïani et
Loren, j’adore le sourire sur le visage de Julia Roberts quand
Tim Robbins fait sauter le bouchon d’une bouteille de champagne.
Kansas City me déçoit, je n’ai jamais aimé
ni Jennifer Jason Leigh (à part dans Short cuts, bien sûr),
ni le fadasse Dermot Mulronney. Mais Cookie’s fortune m’enchante
et me réconcilie avec Glenn Close. Altman nous y raconte une
toute petite histoire du Sud des Etats-Unis qui rippe dans le faux
polar.
Après c’est Dr T. et les femmes, pas très passionnant
si ce n’est pour le revival siliconé de Farrah Fawcet
et son bain dans la fontaine d’un centre commercial, hommage
à Anita Ekberg. Mais pourquoi Richard Gere ? Et pourquoi cette
fin qui ressemble en tellement moins bien à celle de Short
cuts, encore et toujours ?
Gosford Park couronne
l’entrée dans le nouveau millénaire d’un
Altman réinspiré, droit dans ses bottes, tellement en
adéquation avec son histoire qu’on dirait un film anglais
fait par Ang Lee. Un polar élisabéthain royalement ficelé
avec Stephen Fry en inspecteur idiot qui erre dans les couloirs d’un
château, pendant que la noblesse menée par Kristin Scott
Thomas se déchire dans les hauteurs. Et cette partie de chasse,
tout droit sortie de La règle du jeu de Renoir, bon sang Papy,
comment as-tu fait ça ?
La dernière histoire que m’a racontée ce type
qui ressemblait à s’y méprendre à mon professeur
de philosophie, c’était The
company, co-écrit, joué et dansé par Neve
Campbell, décrivant un monde qui m’est totalement étranger
tant il m’apparaît cul-cul : les ballets. La scène
finale avec l’orage qui éclate sur une scène en
plein air de Chicago est à pleurer.
Dans les dernières années de sa vie, Altman était
obligé de se battre contre les compagnies d’assurances
pour pouvoir tourner. Ces rats le trouvaient trop vieux, trop à
risque. Il a tenu bon et suffisamment longtemps pour nous prendre
par la main et nous laisser encore une dernière histoire :
A prairie home companion. Après, il y a la poussière,
celle qui va se déposer sur une collection de DVD que je guetterais
du coin de l’œil, avec l’envie d’y toucher
et celle d’attendre. Parce que s’il faut attendre la télévision
pour apprendre à nos enfants qui était leur arrière
grand-père, c’est sur nous qu’elle va tomber, la
poussière.