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     CiNéMa
 
TRUMAN CAPOTE

Un film américain de Bennett Miller
Avec Philip Seymour Hoffman
Catherine Keener
Clifton Collins Jr
Chris Cooper
et Bruce Greenwood

Tristar Films - 2006 - 1h50
Un exercice particulièrement excitant, un film qui retrace la genèse d’une œuvre littéraire, suivi de la lecture de ce même roman, de non-fiction, comme l’avait qualifié son auteur…


Truman Capote, le film.

Le scénario est basé sur la relation d’un épisode de la vie de TC dans la biographie publiée par Gerald Clark (que nous n’avons pas lu). De prime abord, le thème peut sembler léger :
- un fait-divers sanglant (nous sommes malheureusement blasés),
- un écrivain plus célèbre pour ses bons mots et sa vie "dissolue" que pour son œuvre.

Et comme en plus les biographies filmées ont rarement réussi à percer le mystère de la création...

Et pourtant, la réalisation de Bennett Miller nous accroche. Les USA des années 60 avec la description de deux mondes aux antipodes, le processus de création littéraire… Ce film est passionnant, et notamment parce qu’il nous laissera seuls juges de ce qui a été à l’œuvre dans une relation entre deux êtres que tout semble séparer : une rencontre ou bien la vampirisation, et même la "chosification", d’un être humain pour en faire un personnage de fiction.

Tout d’abord, le film doit certainement beaucoup à la performance Philip Seymour Hoffman, récompensée par l’Oscar du meilleur acteur. TC est mort en 1984 et, jet-setter avant l’heure, n’a jamais été avare de sa silhouette, de sa voix à la diction si particulière. Pour le spectateur américain, et dans une moindre mesure européen, une interprétation défaillante aurait tout de suite nui au propos : le véritable TC se serait superposé au personnage campé par l’acteur et lui aurait certainement fait perdre de sa crédibilité.

L’histoire : Truman Capote demande au New Yorker, le magazine peut-être le plus snob, intello côte Est jamais édité - des articles écrits par les écrivains et les journalistes les plus en vue, l’illustration et le dessin d’humeur d’un chic fou… même la pub y a un style particulier -, de lui confier un reportage sur un crime commis dans une petite ville du Kansas : le massacre d’une famille de fermiers sans histoire. Parti pour un article, il consacrera 6 ans de sa vie et son roman le plus important, et le plus vendu, à ce fait-divers.

Quels ressorts intimes ou d’une autre nature vont faire que ce dandy va s’intéresser puis s’impliquer dans cette explosion de violence qui n’est sans doute pas un évènement extraordinaire dans la société américaine ?

La grande qualité du film est que le réalisateur ne tranchera pas la question pour nous. L’identification à l’un des meurtriers ou bien un écrivain qui trouve là un sujet de roman mais qui n’a pas créé son personnage, n’est pas maître de son destin (un paradoxe pour tout créateur) ?

Certaines scènes incitent à penser que l’intérêt pour Perry Smith, le meurtrier avec lequel la relation sera la plus intime est purement utilitaire. TC l’exprime même très crûment posé : "Il faut en finir, ça me bloque pour terminer mon livre", ce seront presque ses mots. Et dans ce cas, ce "finir" c’est la pendaison !

À d’autres moments, on sent que quelque chose de plus profond est en jeu dans l’attitude de TC. Si l’attirance homosexuelle peut être évoquée, elle ne semble pas le ressort principal de la relation qui s’est créé entre les deux hommes. Peut-être TC a reconnu en Perry Smith un double qui aurait "mal tourné". Les blessures de l’enfance, l’inadaptation à une société dont la rigidité est masquée mais bien réelle ont peut-être fait de Percy Smith et TC deux marginaux ; chacun sur le versant que le destin lui a réservé : de l’un, mal armé intellectuellement, un meurtrier et de l’autre l’acteur d’une scène faussement intelligente, mais indigente elle aussi sur le plan des relations humaines… À ce titre, les quelques scènes de réunions mondaines sont bien cruelles.

Étrange pouvoir du film, le destin de ces deux hommes, on le sent, est lié. Et, en effet, leur aventure commune aura la même fin : la mort. Pour l’un, la fin de sa vie ; pour l’autre, une mort plus symbolique, mais pour un écrivain n’est-elle pas aussi importante. Truman Capote publiera De sang froid, pensera avoir révolutionné la littérature de son époque et être enfin capable de libérer sa créativité dans une future et prolifique production littéraire. De sang froid est un grand livre, mais le dernier, et peut-être le seul, chef d’œuvre de son auteur.

Auteur de scénarii pour quelques grands réalisateurs (De Sica, Huston), chroniqueur des mœurs de ceux qui aujourd’hui font le bonheur des chroniques people, et même acteur, ce n’est peut-être que justice qu’un film aujourd’hui nous rende plus proche cet homme qui a toujours demandé à ne pas être jugé sur les apparences.


Yasmine Nemmiche
© Jowebzine.com - Mars 2006
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