Un film argentin de Walter Salles
Avec Gael García Bernal
Rodrigo De La Serna
Mercedes Morán
Jean-Pierre Noher
et Lucas Oro
Diaphana Distribution - 2004 - 2h06
On
the road again, ou comment Walter Salles, talentueux réalisateur
brésilien s’attaque à une véritable
icône intemporelle : Le Che ou plus exactement celui qui
allait bientôt le devenir…
Voyage initiatique, road-movie, quête identitaire, chalenge
estudiantin, Carnets de voyage s’inscrit à l’improbable
croisée des genres susnommés. Même si l’intérêt
initial du film est de "mettre en images" les propos
rapportés par Ernesto Guevara, alors tout jeune étudiant
en médecine de 24 ans dans son récit de voyage,
force est de constater, au fil de ses pérégrinations
et de celles d’Alberto Granado, son compagnon de motocicleta,
que celui-ci dépasse, et de loin, les ambitions d’une
simple adaptation à but mercantile.
À la question de savoir si l’on naît "Che"
ou si on le devient, le film répond sans ambages par
la seconde alternative. Près de 12 000 km et un an d’un
long périple sud-américain auront tôt fait
de forger un idéal social à notre apprenti révolutionnaire.
Vraisemblablement issu, à l’origine, d’un
pari entre potaches, le voyage de ces deux jeunes Argentins
dans l’Amérique latine des années 50 a de
quoi étonner. Issus tous deux de la bourgeoisie de Buenos
Aires, l’emploi d’une moto comme moyen de transport
(en l’occurrence une veille Norton 500 rebaptisée
"la vigoureuse"), et le report des examens finaux
de médecine pour l’un des protagonistes inquiètent
légitimement les proches. Le dessein commun d’Ernesto
et d’Alberto ne sera toutefois en rien perturbé,
si ce n’est par les épisodiques sautes d’humeur
de la rossinante mécanisée.
Côté pile, le film fait évidemment la part
belle au voyage "carte postale" : des ruelles de Buenos
Aires la dévergondée, à la pampa argentine
désertifiée en passant par la "Montmartienne"
Valparaiso, des contreforts Andins d’une beauté
à couper le souffle à la découverte de
Cuzco et du Machu Picchu, les paysages défileront bien
vite jusqu’au Venezuela, l’étape ultime de
ce long voyage.
Côté face, Carnets de voyage, s’attache à
montrer comment ces deux jeunes vont progressivement découvrir
un pays puis un continent dont ils ne soupçonnaient très
certainement pas l’existence. Celui des laissés-pour-compte,
des exclus de toutes sortes (indiens indigènes spoliés
ou, dans le meilleur des cas, simplement exploités, mineurs
journaliers à l’emploi précaire, lépreux
parqués à l’écart). Au fil des rencontres,
Ernesto et Alberto, sans paroles excessives mais compensées
par tant de regards complices échangés prennent
conscience que le monde sud-américain est à l’orée
de changements socio-politiques d’ampleur inégalée
depuis l’arrivée des Espagnols. Les coups d’états
à venir et l’arrivée des juntes dictatoriales
au pouvoir leur donneront, a posteriori et malheureusement,
raison.
Le parallèle avec Jack Kerouac et Neal Cassidy qui donnera
matière à Sur la route vient naturellement à
l’esprit. Toutefois, à la différence des
2 hobbos hédonistes du célèbre roman, Alberto
et Ernesto sauront à leur manière rebondir plutôt
que subir : le premier en rejoignant le corps médical
décidé à se vouer aux autres, le second
en embrassant la carrière que l’on connaît
faite de passion, de fulgurance, de ferveur, et d’honnêteté
intellectuelle (cf. l’épisode de la critique littéraire).
À Caracas, terme du périple, et peut-être
dès la Bolivie quelques semaines plus tôt à
l’occasion de son premier discours à forte teneur
politique, Ernesto n’est plus le jeune étudiant
en médecine Argentin mais bien déjà un
Che en apprentissage. Alberto, le compère de selle, le
sait.
Carnets de Voyage est somme toute le récit extraordinaire
de personnes en passe de le devenir.