Un film américain de Jim Jarmusch
Avec Steve Buscemi
Isaach de Bankolé
Cate Blanchett
Bill Murray
Tom Waits
et Iggy Pop
2004 - 1h36
Quand
Jarmusch propose quelques digressions protophilosophiques sur
la vie avec, pour ponctuations récréatives, la
caféine et le tabac… Il y a du Pour et du Contre.
J’ai eu du mal, dès le début de la projection,
à me mettre d’accord avec moi-même sur la
meilleure posture à adopter face à ce nouveau
film à sketch du copain Jarmusch. D’un côté
l’inépuisable sensation d’appartenir à
l’internationale de ceux qui se sentent chez Jarmusch
comme dans une auberge espagnole, avec des amis, en confiance,
avec de bonnes histoires à entendre. De l’autre,
l’impression vague et multiple qu’on aurait pu se
passer de cette énième expérience du cinéaste
parce qu’elle souffre d’un déséquilibre
narratif majeur.
Du coup, je me suis dit : tiens, on va se faire ça à
la Télérama, avec moi en schizo de service. Je
commence donc par le contre parce que je ne peux pas vous laisser
avec Jarmush sur une note négative.
CONTRE
Souvent avec Jarmush, on entre dans des histoires où
personne n’auraient songé à nous amener,
avec des personnages remplis jusqu’à la glotte
de passés protéiformes, accomplissant des non-actions
drôles et délurées, qui se suffisent à
eux-même tant la bible écrite sur leurs épaules
est épaisse. Voilà sur quel passif, M. Jim fait
Coffee and cigarettes. On appelle ça un excès
de confiance. Et pour un réalisateur qui a déjà
tenté Night on Earth, il aurait peut-être été
sage de s’abstenir.
En fait, c’est moins le traitement qui est irritant que
le prétexte. Pour ne parler, en exemple, que du premier
sketch parce qu’il me semble assez représentatif
de la suite. Roberto Benigni apparaît et déjà
la salle rit comme si Jarmusch s’était dit : "Voilà,
ça c’est fait, maintenant, on improvise".
Mais voilà, tous les acteurs ne savent pas improviser
et comme Jarmusch mélange les acteurs et les non-acteurs,
ça donne de longues, très longues hésitations
parfois pénibles pour un résultat moindre.
Quant au choix du montage, on s’étonnera de cette
décision d’empiler dans la première moitié
du film des sketches à la qualité photographique
trashie (16mm gonflé à bloc, décor crado
d’arrière-salle suspecte) et aux comédiens
volontairement zonés (Tom Waits, Iggy Pop, Steve Buscemi),
sur une autre série d’histoires dans lesquelles
des stars plus glamours du High Hollywood (Alfred Molina, Cate
Blanchett, Bill Murray) se montrent dans des salons du Sunset
en manteau griffé.
POUR
On reprochera ce qu’on veut à Jarmush (et notamment
d’avoir déjà fait ce genre d’erreur),
son cinéma minimaliste à l’excès
l’emporte sur une saison de blockbusters comme un Alka
Seltzer après une Pâques synthétique. On
sort donc de Coffee and cigarettes rafraîchi et rassuré
de voir que l’Amérique aussi sait s’accorder
des pauses. Jarmusch peut nous raconter à peu près
n’importe quoi avec à peu près n’importe
qui sur à peu près tous les thèmes et l’infime
réflexion philosophique que peut déclencher la
contemplation d’une tasse de café et d’une
cigarette suffit à elle seule à se laisser guider
dans ces 1h30 un peu irrégulières.
Parmi les franches réussites, on relèvera la rencontre
à l’avenir culte de Pop et Waits autour d’un
juke-box dans la banque duquel l’un comme l’autre
sont absents, celle du Wu Tan Klang et d’un Bill Murray
caféïnomane, Cate Blanchett starissime rencontrant,
entre deux interview, Cate Blanchett chômeuse, Alfred
Molina pris de passion pour la généalogie se trouvant
un lien de parenté avec le très dépassionné
Steve Coogan. Tout ça roule, lentement, s’improvise
autour du thème unique : tabac-café, le mariage
parfait pour prendre le temps de parler de la vie et de ce qui
lui est étranger.