Un film américain de Michael Mann
Avec Jamie Foxx
Jada Pinkett Smith
et Tom Cruise
UIP - 2004 - 2h00
Décidément,
Michael Mann a ce talent particulier de construire des films
forts, efficaces et personnels en tirant le meilleur des acteurs
qui lui font confiance. Collateral le prouve encore.
Taxi de nuit à Los Angeles, Max est un type obsédé
par l’ordre et l’ordonnancement de sa vie autour
d’un unique projet : mettre suffisamment de côté
pour pouvoir monter sa propre affaire de Limousine. Cette nuit,
il charge deux clients. Le premier est une avocate qui se laisse
séduire. Le second est un tueur à gage qui le
condamne à devenir son chauffeur pour le conduire sur
les lieux des six contrats qu’il doit exécuter.
De tous les cinéastes éduqués dans le formalisme
publicitaire des années 80 et qui sont restés
scotchés dans une décadence picturale irregardable
(Tony Scott, Alan Parker, Adrian Lyne pour faire court), Michael
Mann fait office de désintoxiqué à succès,
trimbalant derrière lui une manière de faire qui
semble ne pas vieillir, voire faire des émules.
Rappelons pour les faits que l’homme est, entre autres,
le créateur de la kitchissime mais finaude série
Miami vice et de quelques petites ciselures cinématographiques
des plus impressionnantes dont : la rencontre en champs contre
champs De Niro / Pacino dans le surdoué Heat, la métamorphose
du comique Will Smith en véritable comédien dans
l’inspiré Ali, la tentative de déstabilisation
de l’impérialisme des firmes de tabacs américaines
dans Revelations. Le bonhomme a du parcours et de la variation,
beaucoup de capacités et une certaine dose d’adrénaline
à transmettre. Ainsi se débrouille-t-il parfaitement
avec un blockbuster annoncé tel que ce Collateral avec
sa cohorte de communication et son Tom Cruise grisonnant, méchant
et sanguinaire.
Un premier souci est réglé dès le début,
l’éternel golden boy n’apparaît qu’après
les vingt premières minutes d’une scène
d’exposition dont seul Mann semble connaître les
recettes : Jamie Foxx embarque une avocate sémillante
à qui il va faire une longue cour payante pendant laquelle
tous les enjeux de l’histoire seront passés en
revue. Jusqu’ici, Foxx était un second rôle
musculeux. On l’a croisé dans Ali et dans L’enfer
du dimanche d’Oliver Stone : des partitions de costaud
lateur. Là, c’est l’épate. Tout en
concentration, le personnage de Max l’embarque très
loin dans les limites de ce qu’un être normalement
constitué peut accepter de vivre.
Et puis Cruise. Michael Mann contrôle tout. Jusqu’à
l’image de ses comédiens. Il ramène des
profondeurs de sa filmographie la physionomie post play-boy
grassouillet de William Petersen, son acteur dans Manhunter,
et mappe ça sur le faciès trop policé de
Tom Cruise. Ensuite, il lui demande de ne pas sourire tous les
quatre plans, juste de faire la gueule, qu’on arrête
de voir ses deux dents de lapin. Cruise devient alors cet excellent
acteur que peu de réalisateurs savent diriger (Neil Jordan,
PT Anderson, Scorsese ou Stone) et il gagne d’entrée
en crédibilité, prend position dans son sale costume
de cadre commercial, ses manières rigides de vieux tueur
à gages plein de principes sur la vie, jamais avare d’un
bon conseil, jamais en peine sur un sujet social, toujours vif
et prompt à l’accomplissement monomaniaque de la
mission pour laquelle on l’a rétribué. Étonnant.
Même dans l’inévitable scène de fusillade
qui ne manque pas de marquer le climax du film, tout son talent
de danseur armé laisse quand même pantois.
Et Michael Mann prend son temps. Comme il le fait si bien, son
histoire passe par tous les endroits nécessaires à
son dénouement correct. On n’est jamais bousculé
vers la sortie, si bien que les scènes de bascules ont
un effet dévastateur. Los Angeles est filmé dans
le silence de points de vue élevés, à la
verticale de ce taxi au pare-brise éclaté qui
sillonne les rues désertes où même le crime
semble dormir.
Collateral est un film époustouflant, malin, caractériel
et Michael Mann est suffisamment libre pour nous le livrer sans
les défauts du marketing. L’Amérique, terre
de contraste, où le talent n’est qu’une question
de temps et de point de vue.