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DOGVILLE

Un film danois de Lars Von Trier
Avec Nicole Kidman
Lauren Bacall
Chloé Sevigny
et Ben Gazzara

Les Films du Losange - 2003 - 2h50
CHIENNE DE VIE
Comme toujours, un film coup de poing de Lars Von Trier qui, malheureusement, dérape dangereusement en fin de parcours. Maladresse ou provocation ?


On a dit beaucoup de choses du nouveau Lars Von Trier depuis le début de la quinzaine Cannoise. On a rappelé l’originalité et le succès de Dancer in the dark, son film précédent, Palme d’Or ici-même. On a dit l’admiration et l’intérêt qu‘en avait conçu Nicole Kidman. On a dit l’opportunité saisie par le Danois de travailler avec l’Américaine. On a tout dit de la genèse de Dogville et de son tournage, du huis clos du plateau et de l’esprit de troupe des acteurs fétiches du réalisateur, de l’investissement maximaliste de Nicole Kidman et des décors minimalistes du film.

Et puis, on s’est lancé dans le résumé de l’histoire. Celle d’une jeune femme en fuite, cachée puis recueillie par la petite communauté isolée de Dogville. Dogville, un bourg perdu de l’Amérique profonde des années 30, de l’Amérique de la grande dépression, de l’Amérique de Steinbeck revue et corrigée par Jim Thompson. A Dogville, les bons sentiments ne résistent pas longtemps aux mauvais instincts. C’est la lente émergence du mal que nous conte Lars Von Trier en un prologue et neuf chapitres, édifiants comme il se doit. Toujours recherchée et à la merci d’une dénonciation (qui finira par arriver), la jeune femme devra tout accepter de ses concitoyens : petites et grandes humiliations, violence morale et physique, rien ne manque du petit catalogue des horreurs de l’âme humaine. La démonstration est limpide, imparable (et connue depuis la nuit des temps) : n’en déplaise à Jean-Jacques Rousseau, l’homme est mauvais par essence. Dont acte.

De l’humanisme au fascisme

Conclusion des commentateurs de la chose cinématographique : Lars Von Trier est un génie, il fait un travail original et convaincant, il va être primé ! Primé… La belle affaire ! Le fond du problème est ailleurs, dans le neuvième et dernier chapitre du film et n’a été évoqué nulle part (nos festivaliers auraient-ils quitté la salle trop tôt pour ne pas rater un cocktail VIP de plus ?) avant la petite phrase lapidaire de Patrice Chéreau, Président du jury, après l’annonce des lauréats : "Dogville, est un film déplaisant". Le mot est faible.

Que nous (dé)montre Lars Von Trier dans ce fameux dernier chapitre ? Qu’il existe une solution à tant de haine et de bassesse du petit peuple : sa destruction. Et de nous vanter les délices de la loi du talion érigée en philosophie. Les tuer tous, nous-dit-il, voilà la réponse. Mais tués par qui ? Qui s’arrogera ce pouvoir exorbitant ? Les puissants répond Lars Von Trier sans sourciller et sans s’interroger sur la légitimité de ces massacreurs, gangsters bon teint. En s’interrogeant encore moins sur la notion même de légitimité, d’ailleurs. Bref en s’appropriant une rhétorique fasciste éculée faite de sélection naturelle et de droit du plus fort. Le "droit" d’un village ligué contre une femme sans défense, le "droit" d’hommes en armes contre des villageois désarmés, etc.

Vous comprendrez, dans ces conditions, que si l’on ne cache pas notre admiration pour l’œuvre, on n’en émette pas moins de sérieuses réserves sur l’homme. Si ses films antérieurs plaident pour ce cinéaste d’exception, Dogville laisse au spectateur attentif un goût amer au fond de la gorge. Maladresse ou provocation ?


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Mai 2003
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