ELEPHANT
FOR COLUMBINE
Un film froid et dérangeant qui, sans rien expliquer
(mais y a-t-il une explication ?) décortique cliniquement
un début de journée ordinaire dans un lycée
américain. Jusqu’au drame.
C’est un pachyderme qui a reçu cette année
la double Palme d’Or et de la mise en scène à
Cannes, et pourtant au commencement, il se présente
au spectateur dans la légèreté d’un
ciel sans nuages.
Aussi, paradoxale est l’insouciance des jeunes gens
qui se croisent ce matin-là au lycée, alors
que, nous le savons, les salles et couloirs qu’ils arpentent
seront dans quelques heures le théâtre d’un
drame humain impensable.
On les suit donc, les uns après les autres, dans le
déroulement de ce début de journée comme
les autres : John arrivant au lycée après avoir
laissé son père une nouvelle fois ivre dans
la voiture, Elias venant développer ses nouveaux tirages
de photographe amateur au labo de l’école, la
classe de sport s’entraînant sur le stade, alors
que résonne, en fond sonore, la Sonate au Clair de
Lune de Beethoven, faisant de cette scène un instant
de félicité, où la sérénité
et la vie semblent établies pour toujours, inviolables.
On fait aussi la connaissance de Brittany, Jordan et Nicole,
trois copines qui discutent régimes, mecs et shopping,
ou encore celle de Michelle, complexée et exclue, qui
vient donner un coup de main à la bibliothèque
après son cours.
Mais des nuages commencent à passer dans le ciel.
On retrouve le garçon, tête de turc de la classe,
aperçu tout à l’heure, jouant à
présent du piano chez lui, cependant que son copain,
affalé sur le lit, s’entraîne à
tirer sur les cibles humaines d’un jeu vidéo.
Peu après, on les voit tous deux regarder avec intérêt
des photos d’armes lourdes sur un site Internet au nom
suffisamment éloquent de « GunsUSA »…
Comme si de rien n’était, on passe ainsi d’un
groupe d’élèves à un autre, dans
cette ambiance chahuteuse de lycée, revoyant parfois
la même scène filmée sous un autre angle,
ou bien retrouvant un élève, par le jeu d’un
flash-back, là où on l’avait laissé
quelques scènes auparavant, et le suivant à
son tour un instant dans les méandres du lycée.
Si bien qu’au bout d’une heure, chacun des personnages
nous est devenu familier, voire attachant, montré dans
l’univers qui lui est propre, avec ses préoccupations
du jour. Pourtant, l’heure tournant et la fin approchant,
on finit par se demander si, dans cette journée si
ordinaire, il va vraiment se passer quelque chose d’extraordinaire.
Justement le ciel s’obscurcit de façon de plus
en plus inquiétante. Les deux copains ont mis leur
plan au point : armés jusqu’aux dents, ils arrivent
tranquillement au lycée. Le dégommage sera sûr,
froid, frénétique, jubilatoire sans aucun doute.
Panique, fuites, mais au lieu de cris, seules les détonations
meublent le silence. Et puis le calme revient. Le ciel est
redevenu bleu. Ce fut une tuerie.
Fin du film et moment de déception. On attendait des
explications, au moins une ébauche de causes trouvées
à tout ce drame, qui bien sûr fait référence
à celui, bien réel hélas, de Columbine,
et plus largement à la série de violences à
l’école qui a secoué l’Amérique
à la fin des années 90. Mais là, non,
aucune analyse. On comprend alors qu’il n’y a
peut-être rien à expliquer. Parce que c’était
simplement pour jouer, une dernière fois, avec comme
apothéose l’exaltation du jeu en grandeur nature.
Le jeune tueur n’est-il pas gagné par la fièvre
du jeu, lorsqu’il vient déclarer fièrement
à son copain « I shot the Président »,
comme s’il venait de gagner, avec la mort du Proviseur,
un maxi bonus de 1000 points, deux vies supplémentaires
et un kalachnikov de rechange pour la prochaine partie ? Ni
sentiments, ni humanité, à l’image de
cette interminable et sadique scène finale, haletant
au rythme d’une comptine pour enfants.
Sans être un chef d’œuvre, Elephant parvient,
si l’on en juge par le silence qui accompagna la sortie
de la salle, à nous ébranler sérieusement
par cette violence invraisemblable et encore incompréhensible.
Fabienne Simon-Jean
© Jowebzine.com - Octobre 2003
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