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FAHRENHEIT 9/11

Un film documentaire américain
de Michael Moore

Mars Distribution - 2004 - 1h50
L’accession au pouvoir d’un conquérant aux pattes graissées par les lobbies pétroliers (entre autres) et les conséquences de son administration sur le pays le plus riche et le plus endetté du monde : George Walker Bush.


Il est toujours édifiant de constater la grande capacité qu’a la presse internationale de se retourner contre ceux qu’elle encensait quelques mois plus tôt à longue kyrielle d’épithètes. Généralement, l’aversion nouvelle est proportionnelle à l’empathie passée. Et ce n’est certainement pas du vieil adage "qui aime bien, châtie bien", qu’il faut arguer dans ces revirements mais plutôt de l’application d’un vengeur "On t’attend au tournant".

Voilà de quoi souffrait le dernier pamphlet de Michael Moore bien avant sa sortie sur les écrans du monde entier. Et tous les médias de consacrer à cette démolition en règle le plus de unes, de colonnes, de reportages et de couvertures possibles puisqu’en soit, finalement, présenter Fahrenheit 9/11, l’un des films les plus attendus du moment (réputation doublée par la Palme d’Or) comme le premier film raté de Michael Moore devient positivement plus vendeur que s’il avait fallu à nouveau titrer au génie.

Les épithètes, cette fois encore, vont légions, mais leurs portées sont à revers : "tricheur", "manipulateur", "menteur" et pour achever le tronçonnage version Robin des Bois choppé avec un compte numéroté aux Galapagos : "mauvais employeur". On trouvera sur le sujet une union des presses de gauche comme de droite, sans parler de l’impartialité à géométrie variable des journaux télévisés qui pissent là où on leur dit.

J’avoue ne pas comprendre, au-delà de cette analyse, et au vu de Fahrenheit 9/11 ce qui peut motiver en France ce revirement d’opinion quasi généralisé. Nos relations avec le peuple américain n’ont pas vraiment évolué depuis Bowling for Columbine. Les discordes sur la Guerre du Golfe 2“ ont trouvé leurs contrepoints dans les commémorations du Débarquement“. Et le reste du temps, nos administrations respectives se serrent la pogne dans divers pince-fesses planétaires où l’on se dispute le classement annuel des membres du G8. A moins d’une soudaine camaraderie de plus de trente ans entre Bernadette et Laura, je ne vois pas bien en quoi nous serions gagnant, à seulement quatre mois du prochain scrutin présidentiel américain, dans le soutien d’un tir tendu destiné à discréditer la méthode Moore.

Certes, il y a une méthode Moore. Le bibendum casquetté s’insinue partout dans ce que la société américaine laisse de trous, de failles, de fissures, et la bonhomie permanente même face à l’innommable (la rencontre avec Charlton Eston dans Columbine restera comme une anthologie de la victoire de l’esprit sur le corps) ouvrent ses films à une large palette de spectateurs plus à même d’accepter la subjectivité du propos. Le pied dans la porte aussi, l’apparition parfois irritante de cette silhouette épaisse dans le champ de la camera, comme une mise en scène de son investigation, une insistance sur la signature. Le pathos souvent nourrit des situations de terrain comme un gage d’attraction supplémentaire. Si Moore apparaît moins dans Fahrenheit 9/11, on retrouve les marques habituelles, parachevées d’une narration fournie et partisane dont le flux ne permet pas le recul, soient quatre années d’exercice du pouvoir républico-texan concentrées en 129 minutes. Parmi les reproches entendus/lus, on retrouve souvent le problème que pose ce flot de mots, de preuves, d’évidences jetés en pâture à un public conquis d’avance par la promesse d’un pugilat populiste et démagogue en diable.

Pourtant, on remarquera un point qui a son importance dans le processus tellement condamné de "9/11". Un instant de pellicule qui vient contrecarrer le débat et les accusations de manipulations : la scène centrale du film, celle qui est censée caresser dans le sens du pop corn le spectateur américain, celle qui se situe dans notre histoire contemporaine comme une sorte de point 0, le re-début de tout, les quelques minutes qui ébranlèrent le monde. Cette scène n’est pas montrée. On ne revoit pas les avions, les tours, la fumée, les morts et les pompiers. On les entend. Comme si les images de ces minutes apocalyptiques avaient été totalement désincarnées de leur trauma par le cirque infini des diffusions télévisuelles. Comme si, dans cette mécanique de la terreur, on avait oublié l’élément principal de ce drame moderne : l’homme. A la place : deux minutes de noir. Et l’on saisit parfaitement ce qui s’est passé ce jour-là où les yeux ne suffisaient pas pour se rendre compte de ce qui arrivait, ni de ce qui se tramait. On voit ça dans le film de Moore, comme l’interprétation d’un fait à laquelle on n’aurait pas songé. En cela, déjà "9/11" augure d’un engagement solide.

Le reste est à l’avenant. Il n’y a que deux heures pour expliquer comment et pourquoi "la plus grande démocratie du monde" s’est fait voler ses billes lorsque Bush est entré dans le bureau ovale. Et quand on n’a que deux heures pour parler de ce rapt alors que chaque jour, depuis quatre ans, l’administration Bush ne rencontre quasiment aucune résistance, tient la plupart des médias américains à sa botte et semble presque assurée, à l’heure qu’il est, de remporter la présidentielle de novembre, alors oui, tous les moyens sont bons. Et que Moore sache utiliser les images, mélanger les thématiques accusatrices pour enfiler dans un même collier toute une série de perles avérées, vérifiées, souvent même connues de tous devient un "mal nécessaire". Si l’on peut qualifier de "mal", le montage d’images existantes.

Exemple probant : Bush sur son green, affirmant que les frappes en Irak sont un bienfait et concluant sa phrase par un péremptoire : "Et maintenant, regardez-moi ce drive !" Effectivement, le geste est magnifique. Maintenant, personne n’a filmé plus loin pour savoir si la balle s’était approchée ou non du trou. Est-ce un mal d’utiliser ces images comme des symboles du règne Bush ?

Sans doute est-ce confortable pour nous de laisser libre cour à une sorte de déception attendue face à ce film très redondant, très appuyé et accusateur sans finesse. A notre tour, nous voilà loin d’un pays, d’une culture, d’une manière d’être grégaire qui est pourtant journellement citée en exemple. L’avènement de films tels que ceux de Michael Moore ou de Morgan Spurlock (Super size me, en ce moment dans les salles et qui vaut son pesant de verdures) est assez illustratif d’une époque où le cinéma engagé comme on a pu le voir dans les années 70 avec les Lumet, Pollack, Pakula, a vécu et que la relève tient sans doute dans le recours au documentaire de société. La fiction ne suffit plus à englober et dénoncer un malaise.

Rien ne sera sans doute filmé sur Enron alors que cette affaire pèse au moins aussi lourd que le Watergate qui fit chuter Nixon et reconnaître Pakula comme une cinéaste politique. Et les armes de persuasion massives employées par ces nouveaux réalisateurs du réel ne seront jamais assez fortes (on peut déjà parier que Fahrenheit 9/11 ne pèsera pas lourd dans le scrutin à venir, tout juste un renforcement des idéaux démocrates). C’est en cela, que je trouve l’attitude de la presse française, et plus globalement, occidentale, parfaitement déplacée dans ce procès d’intention fait à Moore.

Oui, il y a du pathos, des images, des vérités invérifiables dans Fahrenheit 9/11, mais n’est-ce pas ainsi que l’on doit communiquer et être entendu quand l’état général des droits et libertés de l’homme se dégrade de jour en jour de par le monde ? Je pose la question, trois semaines après la mort de Ronald Reagan et des hommages d’un consensuel à vomir qui ont été écris et récités dans la plupart des rédactions du monde entier. Qui se souviendra, après ça, du Nicaragua et autres exactions que ce tendre cow-boy imagina pour faire régner l’ordre et le profit immédiat d’une Amérique de nantis ? Les livres d’histoires ? Ceux-là même qui diront combien Bush fut profitable à l’industrie, à la démocratie et à l’environnement, sans doute.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Juillet 2004
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