L’accession
au pouvoir d’un conquérant aux pattes graissées
par les lobbies pétroliers (entre autres) et les conséquences
de son administration sur le pays le plus riche et le plus endetté
du monde : George Walker Bush.
Il est toujours édifiant de constater la grande capacité
qu’a la presse internationale de se retourner contre ceux
qu’elle encensait quelques mois plus tôt à
longue kyrielle d’épithètes. Généralement,
l’aversion nouvelle est proportionnelle à l’empathie
passée. Et ce n’est certainement pas du vieil adage
"qui aime bien, châtie bien", qu’il faut
arguer dans ces revirements mais plutôt de l’application
d’un vengeur "On t’attend au tournant".
Voilà de quoi souffrait le dernier pamphlet de Michael
Moore bien avant sa sortie sur les écrans du monde entier.
Et tous les médias de consacrer à cette démolition
en règle le plus de unes, de colonnes, de reportages
et de couvertures possibles puisqu’en soit, finalement,
présenter Fahrenheit 9/11, l’un des films les plus
attendus du moment (réputation doublée par la
Palme d’Or) comme le premier film raté de Michael
Moore devient positivement plus vendeur que s’il avait
fallu à nouveau titrer au génie.
Les épithètes, cette fois encore, vont légions,
mais leurs portées sont à revers : "tricheur",
"manipulateur", "menteur" et pour achever
le tronçonnage version Robin des Bois choppé avec
un compte numéroté aux Galapagos : "mauvais
employeur". On trouvera sur le sujet une union des presses
de gauche comme de droite, sans parler de l’impartialité
à géométrie variable des journaux télévisés
qui pissent là où on leur dit.
J’avoue ne pas comprendre, au-delà de cette analyse,
et au vu de Fahrenheit 9/11 ce qui peut motiver en France ce
revirement d’opinion quasi généralisé.
Nos relations avec le peuple américain n’ont pas
vraiment évolué depuis Bowling for Columbine.
Les discordes sur la Guerre du Golfe 2“ ont trouvé
leurs contrepoints dans les commémorations du Débarquement“.
Et le reste du temps, nos administrations respectives se serrent
la pogne dans divers pince-fesses planétaires où
l’on se dispute le classement annuel des membres du G8.
A moins d’une soudaine camaraderie de plus de trente ans
entre Bernadette et Laura, je ne vois pas bien en quoi nous
serions gagnant, à seulement quatre mois du prochain
scrutin présidentiel américain, dans le soutien
d’un tir tendu destiné à discréditer
la méthode Moore.
Certes, il y a une méthode Moore. Le bibendum casquetté
s’insinue partout dans ce que la société
américaine laisse de trous, de failles, de fissures,
et la bonhomie permanente même face à l’innommable
(la rencontre avec Charlton Eston dans Columbine restera comme
une anthologie de la victoire de l’esprit sur le corps)
ouvrent ses films à une large palette de spectateurs
plus à même d’accepter la subjectivité
du propos. Le pied dans la porte aussi, l’apparition parfois
irritante de cette silhouette épaisse dans le champ de
la camera, comme une mise en scène de son investigation,
une insistance sur la signature. Le pathos souvent nourrit des
situations de terrain comme un gage d’attraction supplémentaire.
Si Moore apparaît moins dans Fahrenheit 9/11, on retrouve
les marques habituelles, parachevées d’une narration
fournie et partisane dont le flux ne permet pas le recul, soient
quatre années d’exercice du pouvoir républico-texan
concentrées en 129 minutes. Parmi les reproches entendus/lus,
on retrouve souvent le problème que pose ce flot de mots,
de preuves, d’évidences jetés en pâture
à un public conquis d’avance par la promesse d’un
pugilat populiste et démagogue en diable.
Pourtant, on remarquera un point qui a son importance dans le
processus tellement condamné de "9/11". Un
instant de pellicule qui vient contrecarrer le débat
et les accusations de manipulations : la scène centrale
du film, celle qui est censée caresser dans le sens du
pop corn le spectateur américain, celle qui se situe
dans notre histoire contemporaine comme une sorte de point 0,
le re-début de tout, les quelques minutes qui ébranlèrent
le monde. Cette scène n’est pas montrée.
On ne revoit pas les avions, les tours, la fumée, les
morts et les pompiers. On les entend. Comme si les images de
ces minutes apocalyptiques avaient été totalement
désincarnées de leur trauma par le cirque infini
des diffusions télévisuelles. Comme si, dans cette
mécanique de la terreur, on avait oublié l’élément
principal de ce drame moderne : l’homme. A la place :
deux minutes de noir. Et l’on saisit parfaitement ce qui
s’est passé ce jour-là où les yeux
ne suffisaient pas pour se rendre compte de ce qui arrivait,
ni de ce qui se tramait. On voit ça dans le film de Moore,
comme l’interprétation d’un fait à
laquelle on n’aurait pas songé. En cela, déjà
"9/11" augure d’un engagement solide.
Le reste est à l’avenant. Il n’y a que deux
heures pour expliquer comment et pourquoi "la plus grande
démocratie du monde" s’est fait voler ses
billes lorsque Bush est entré dans le bureau ovale. Et
quand on n’a que deux heures pour parler de ce rapt alors
que chaque jour, depuis quatre ans, l’administration Bush
ne rencontre quasiment aucune résistance, tient la plupart
des médias américains à sa botte et semble
presque assurée, à l’heure qu’il est,
de remporter la présidentielle de novembre, alors oui,
tous les moyens sont bons. Et que Moore sache utiliser les images,
mélanger les thématiques accusatrices pour enfiler
dans un même collier toute une série de perles
avérées, vérifiées, souvent même
connues de tous devient un "mal nécessaire".
Si l’on peut qualifier de "mal", le montage
d’images existantes.
Exemple probant : Bush sur son green, affirmant que les frappes
en Irak sont un bienfait et concluant sa phrase par un péremptoire
: "Et maintenant, regardez-moi ce drive !" Effectivement,
le geste est magnifique. Maintenant, personne n’a filmé
plus loin pour savoir si la balle s’était approchée
ou non du trou. Est-ce un mal d’utiliser ces images comme
des symboles du règne Bush ?
Sans doute est-ce confortable pour nous de laisser libre cour
à une sorte de déception attendue face à
ce film très redondant, très appuyé et
accusateur sans finesse. A notre tour, nous voilà loin
d’un pays, d’une culture, d’une manière
d’être grégaire qui est pourtant journellement
citée en exemple. L’avènement de films tels
que ceux de Michael Moore ou de Morgan Spurlock (Super size
me, en ce moment dans les salles et qui vaut son pesant de verdures)
est assez illustratif d’une époque où le
cinéma engagé comme on a pu le voir dans les années
70 avec les Lumet, Pollack, Pakula, a vécu et que la
relève tient sans doute dans le recours au documentaire
de société. La fiction ne suffit plus à
englober et dénoncer un malaise.
Rien ne sera sans doute filmé sur Enron alors que cette
affaire pèse au moins aussi lourd que le Watergate qui
fit chuter Nixon et reconnaître Pakula comme une cinéaste
politique. Et les armes de persuasion massives employées
par ces nouveaux réalisateurs du réel ne seront
jamais assez fortes (on peut déjà parier que Fahrenheit
9/11 ne pèsera pas lourd dans le scrutin à venir,
tout juste un renforcement des idéaux démocrates).
C’est en cela, que je trouve l’attitude de la presse
française, et plus globalement, occidentale, parfaitement
déplacée dans ce procès d’intention
fait à Moore.
Oui, il y a du pathos, des images, des vérités
invérifiables dans Fahrenheit 9/11, mais n’est-ce
pas ainsi que l’on doit communiquer et être entendu
quand l’état général des droits et
libertés de l’homme se dégrade de jour en
jour de par le monde ? Je pose la question, trois semaines après
la mort de Ronald Reagan et des hommages d’un consensuel
à vomir qui ont été écris et récités
dans la plupart des rédactions du monde entier. Qui se
souviendra, après ça, du Nicaragua et autres exactions
que ce tendre cow-boy imagina pour faire régner l’ordre
et le profit immédiat d’une Amérique de
nantis ? Les livres d’histoires ? Ceux-là même
qui diront combien Bush fut profitable à l’industrie,
à la démocratie et à l’environnement,
sans doute.