Un film américain de Roland Emmerich
Avec Dennis Quaid
Jake Gyllenhaal
Ian Holm
Emmy Rossum
et Sela Ward
UFD - 2004 - 2h00
DIEU
EST UN MILK-SHAKE AMERICAIN
A cause de l’effet de serre, la planète - mais
surtout les Etats-Unis - se retrouve prisonnière d’une
nouvelle période glaciaire.
C’est important d’aller voir les gros blockbusters
américains qui parlent des grands enjeux planétaires
parce qu’en général, on en ressort avec
une idée assez précise de la vision américaine
des choses de l’instant. Bien entendu, on peut déléguer
le visionnage, élire un spectateur dans son entourage
qui ira pour les autres, quitte à se cotiser pour payer
sa place. Independance day était déjà un
sacré exercice de propagande en faveur du vieillissant
programme Star War si cher à Reagan puis repris par Bush
Père. Et bien pour Bush Jr, voici Le jour d’après,
soit le lendemain de l’apocalypse, quand il ne restera
plus rien qu’un grand désert blanc, une terre vierge
où tout sera à reconquérir. Le voilà
le grand délire d’Emmerich et ça n’a
rien à voir avec le discours pro-écolo servi à
grand renfort de plateaux télé par les principaux
protagonistes du film.
Pour peu qu’on soit amateur de sensations fortes, ça
commence bien. Les tornades qui bousillent Los Angeles, arrachent
comme des cartes à jouer les historiques lettres d’Hollywood
et dévorent la tour de Capital Records sont parfaitement
animées. Le raz-de-marée qui plonge New York sous
les eaux à partir du vingt quatrième étage
de ses buildings est nickel, on ne voit pas les incrustes, c’est
du tout numérique mais c’est bonnard. Ça
c’est pour la première heure.
Mais le problème, c’est qu’il y a des survivants
à New York. Des petits malins ont trouvé refuge
dans la bibliothèque. Et pendant ce temps-là,
Dennis Quaid tente de convaincre le vice-président des
USA que ça ne fait que commencer et qu’il faut
absolument évacuer les états du sud vers le Mexique.
Oui, vous avez bien lu : les États du Sud.
C’est-à-dire que là, devant vos yeux ébaubis,
Dennis Quaid prend un marqueur rouge et trace sur la carte de
l’Amérique du Nord un grand trait horizontal qui
va grosso-merdo de San Francisco à Norfolk soit l’équivalent
de la ligne Masson Dixon et il dit comme ça, très
tendu : au nord de cette ligne, c’est déjà
trop tard, mais on peut encore sauver les États du Sud.
Cette Amérique des vaincus qui a toujours eu en travers
de s’être fait voler ses nègres, voilà
qu’elle peut relever le nez, remonter sur le pont et ne
plus avoir honte d’elle-même. Allez on délocalise
au Mexique. Mais c’est pas fini ! Voilà que le
Mexique ferme ses frontières, cette bande de scélérats,
avec tous les wet-backs qui franchissent la nuit le Rio Grande
pour venir nous piquer nos emplois. Qu’à cela ne
tienne. L’Amérique, même amputée,
est riche. La voilà qui achète le visa en soulageant
la dette du pays d’accueil. On croit rêver, mais
ça aussi, ça ne fait que commencer.
Revenons à la bibliothèque de New York et à
ses rescapés. Par un mystérieux échange
de salinité auquel j’ai eu le temps de tout comprendre,
mais pas l’envie de retenir, la température se
met à chuter de manière vertigineuse. Il faut
faire du feu pour ne pas mourir de froid. Et dans une bibliothèque,
qu’est-ce qu’on trouve ? Il y avait deux réponses
à ça. Une correcte et une imbécile. Emmerich
a choisi d’intellectualiser le propos de la réponse
imbécile. Brûlons les livres !
C’est comme pour la ligne de partage du pays. On n’en
revient pas. On se dit, c’est complètement con,
les livres c’est du papier, ça brûle trop
vite et ça fait des quantités de cendres, alors
que le bois, ça se consume lentement et ça fait
des braises qui durent longtemps. Et dans une bibliothèque,
qu’est-ce qu’on trouve en dehors des livres ? Des
kilomètres d’étagères en bois. Oui,
mais y a surtout des livres. Donc, on assiste au premier autodafé
institutionnalisé de l’histoire américaine
fantasmée par Emmerich. Bon. C’est une chose et
une fois qu’on a digéré l’info, on
est prêt à avaler la suite. Ça tombe bien,
ça arrive tout de suite après.
Parmi les convoyeurs de combustible qui sillonnent les rayonnages,
une fille d’une vingtaine d’année entasse
sur un chariot des bouquins qui partiront au feu. Elle cueille
sans détail, mais un bibliothécaire quadragénaire
est là qui veille au grain. Soudain il bondit : vous
n’allez pas brûler Nietzsche. Ce à quoi la
fille répond crânement : c’était un
vieux chauviniste qui couchait avec sa sœur. Argument massif
qui laisse le bibliothécaire perplexe et agrippé
plus fortement à un vieux grimoire relié de cuir
dont on pressent très vite ce qu’il renferme. La
fille voit le livre : Et ça, c’est quoi ? Le type
brusquement sur la défensive répond en serrant
encore l’ouvrage contre son cœur : une bible imprimée
sous Gutenberg. La fille, devenant soudain une icône de
la contre-culture américaine rebelle et menaçante,
contre-attaque subtilement : vous croyez que Dieu va vous sortir
de là ? Alors le bibliothécaire se défend
: je ne suis pas croyant, mais si notre civilisation venait
à disparaître, je veux que ce livre reste le témoin
de notre passage ! Et la fille d’acquiescer avec respect
et sagesse.
Voilà où en est l’Amérique de Roland
Emmerich. Pas très loin de celle de Byron Haski qui,
en 1953, réduisait en poussière l’envahisseur
martien de sa Guerre des Mondes en concentrant contre les soucoupes
adverses toute la puissance de la prière du peuple. Conservons
la Grand Livre des Images comme unique représentant de
notre civilisation et brûlons les philosophes. Exécrons
les Lumières, jetons l’opprobre sur la science,
et glorifions notre Dieu qui châtie le mécréant
(l’intello new-yorkais et le drogué de Los Angeles)
mais dans sa grande miséricorde épargne le bon
(le Sud jusqu’au Rio Grande).
Je n’ai pas assez de place pour décrire par le
menu tous les points de cette cabale, mais c’est passionnant.
Je saute donc à la fin dont on peut parler sans la trahir
puisqu’elle est en soit une trahison absolue et l’ultime
impudeur de ce film qui prend vraiment son spectateur pour un
Américain moyen qui n’entend pas la moitié
des dialogues à cause du pop corn qu’il est en
train de mâcher. À la fin, une fois la tempête
passée et le soleil revenu, le Vice-Président
passe à l’antenne et s’excuse pour ces années
passées à ne pas prendre garde aux avertissements,
on aurait dû écouter les scientifiques qui tiraient
la sonnette d’alarme, et maintenant voilà, on sait
qu’ils avaient raison, regardez notre planète dans
quel état elle est. Excusez-nous. Faute avouée
à moitié pardonnée. Ah-Ah !
Et pour illustrer ce dernier propos, voilà t’y
pas qu’on finit sur une belle note positive : dans la
station spatiale internationale, trois cosmonautes constatent
tout étonnés : regardez notre planète,
l’air n’a jamais semblé aussi pur. Excellent,
on va donc pouvoir tout reconstruire et faire redémarrer
notre économie. On a eu vachement peur. Et puis les accords
de Kyoto, on verra. Pour l’instant, les victimes, vous
permettez, mais c’est nous.