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     CiNéMa
 
LADYKILLERS

Un film américain de Joël et Ethan Coen
Avec Tom Hanks
Irma P. Hall
Marlon Wayans
JK Simmons
Tzi Ma
et Ryan Hurst

GBVI - 2004 - 1h44
Le nouvel opus des frères Coen, à mi-chemin de la comédie et d'un cinéma plus formaliste, est une nouvelle preuve de leur talent singulier.


Dans un petit bled sur le Mississipi où rien ne se passe brusquement hormis la lente course du temps qui se fige en toile d’araignée autour des clés de la prison du shérif, où le seul mouvement régulier semble être celui, chronométrique, des barges descendant le fleuve et charriant leurs tonnes d’ordures ménagères à destination d’une île-décharge, dérivant sous le pont principal comme les aiguilles d’une pendule passant sur le 6 de la demie-heure, Marva Munson, honnête bigote de l’église baptiste locale, attend de rejoindre son mari, mort depuis vingt ans. C’est alors que le professeur Goldthwait Higginson Dorr surgit dans sa vie, avec sa cohorte de singularités verbeuses, ses mystérieux amis musiciens et son projet de braquage du casino flottant local.

Dans l’œuvre des frères Coen, on pourrait assez facilement - et pour peu qu’on aime les ensembles et qu’on apprécie de théoriser sur leurs possibles interpénétrations - définir deux sortes de films. D’un côté, les comédies singulières (jamais de simplicité chez les Coen) : Arizona Jr (la poursuite de Nicholas Cage dans les rues, de nuit, avec son paquet de couches sous le bras, son bas sur la tête et un troupeau de chiens à ses basques restera un des dolmens de la filmo), Fargo, Big Lebowski, O Brother et Intolérable cruauté. Et puis de l’autre, la fine ciselure d’un cinéma formaliste dans lequel le traitement devient un narrateur à part entière. Ce sera le cas de Blood simple, évidemment de Miller's crossing, Barton Fink et The barber. Comme des ponts jetés entre ces deux visions d’un même cinéma de divertissement, on trouvera - la fameuse interpénétration des ensembles dont il était pompeusement question plus avant - Le grand saut, et son hommage à Capra et, aujourd’hui, Ladykillers.

Ça n’a l’air de rien comme ça mais ce sont ces petits décryptages à portée de la main qui font plaisir, on s’en amuse avec encore plus de goût. La construction de ce Ladykillers n’a rien de la fluette histoire d’Intolérable cruauté qui nous laissait sur le plaisir d’une comédie rondement menée, très bien écrite, magistralement interprétée et griffée - comme si ça ne suffisait pas. Elle est bâtie sur cette longue et lente introduction des pièces qui se refermeront autour des protagonistes, ce pont - vous voyez, même dans la symbolique - magistral, élevé entre deux rives embrumées, où les Coen installent des cadres majestueux, au graphisme impeccable.

Puis le personnage pivot, Marva (Irma P. Hall, prix spécial du jury de M. Tarantino pour son interprétation). Puis, la ville. Puis, Tom Hanks. Puis le projet du braquage. Puis la suite. Le tout s’emboîtant comme des poupées russes jusqu’à la dernière que l’on croit toujours trop grande pour achever la fermeture. C’est de la dentelle au fil de soie et Hanks est bon, délicieux, minutieux et cabotin comme il ne l’avait plus été depuis… Le bûcher des vanités de De Palma (vous me pardonnerez, je suis insensible au personnage, cette tronche d’Américain bon teint qui se glisse dans la panoplie de n’importe quel héros pourvu qu’il soit l’incarnation d’une valeur américaine ne m’avait pas autant amusé depuis… 14 ans).

Les Coen doivent avoir le vent en poupe en ce moment puisqu’ils nous livrent là leur deuxième film en moins d’un an et demi et qu’ils n’y démentent pas leur capacité à tenir la route. Et cette double échéance est appréciable quand, en plus, on voit se succéder l’un derrière l’autre, un film de commande à grosses pointures (Clooney et Zeta-Jones) parfaitement maîtrisé et sans aucun débordement marketing tachant, et ce somptueux Ladykillers, remake du Tueur de dames de Mackendrick (1955) avec Alec Guiness et Peter Sellers, qui ne perd rien dans la traduction d’époque et gagnera, sans aucun doute, de cette patine qu’imprime l’univers des deux frangins à tout ce qu’ils tripotent, triturent et finalement tournent et qui ne ressemblent à pas grand-chose d’autre qu’un douzième film de Joel et Ethan Coen.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Juin 2004
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