Un film américain de J. J. Abrams
Avec Tom Cruise
Laurence Fishburne
Keri Russell
Philip Seymour Hoffman
et Michelle Monaghan
UIP - 2006 - 2h06
Adaptation
impossible ? Dans la mode des adaptations de séries télévisées
sur grand écran, Mission : Impossible apparaît comme
la franchise la plus rentable mais prouve, en trois épisodes,
la grande difficulté de proposer un concept télé
au cinéma.
Car le premier Mission : Impossible était une vraie œuvre
de cinéma. En la confiant à Brian De Palma, l'omniprésent
producteur et acteur Tom Cruise pouvait détourner le concept
initial de la série télé (des espions réalisent
une dangereuse mission) à une ambition plus personnelle (un
nouveau personnage devient le centre d'intérêt de l'œuvre).
De Palma, fan brillant de Hitchcock peut se consacrer à un
vrai film d'espionnage où les obsessions de faux-semblants
du cinéaste trouvent un scénario idéal.
Les fans étaient déçus, mais le premier Mission
: Impossible ressemble à un film de Brian De Palma. Moins pervers
mais plus savoureux. Il en sera de même pour M:I 2 signé
par John Woo. Le cinéaste a bien eu du mal avec l'égo
de l'acteur producteur, mais ce second Mission : Impossible bénéficie
de la virtuosité de l'auteur d'Une Balle dans la Tête.
Sens de l'honneur, aspirations mythologiques, glorification de l'action,
le film ressemble à John Woo. Cela donne deux films, inégaux,
mais réalisés par des artistes qui ont un sens de la
mise en scène et de la dramaturgie pour le cinéma.
Depuis le premier Mission : Impossible, en 1996, d'autres séries
furent adaptées pour le cinéma. Les résultats
restent tout aussi inégaux. Généralement ce sont
des véhicules pour des stars heureuses de jouer sur la mélancolie
des spectateurs. Le Saint, Wild Wild West, Ma Sorcière Bien
Aimée sont des échecs dans le sens où ils semblent
plus servir l'acteur que le spectateur, à la recherche du charme
initial de la série.
Autrement ce sont des adaptations simplement "fun", des
produits de consommation finalement cyniques car peu révérencieux
de la série. Ce fut le cas des Drôles de Dames, Chapeau
Melon et Bottes de Cuir, Starsky & Hutch, Lost in Space, pour
ne citer que les plus coûteux.
Et que dire des Français qui, avec une prétention toute
naturelle, ont voulu dépoussiérer Belphégor,
Vidocq, Arsène Lupin et même la série britannique
Ab Fab ? Les Brigades du Tigre fait preuve récemment de plus
de tact envers les concepts de la télévision française.
Dix ans après le premier Mission : Impossible, la mode des
adaptations s'essouffle. Aux Etats-Unis, c'est même le cinéma
qui s'essouffle dangereusement et Tom Cruise l'a bien compris. La
télévision a mieux compris et surpris le public ces
derniers temps.
Après autant d'adaptations décevantes et un désamour
pour le blockbuster estival, pas étonnant de voir la mégastar
Tom Cruise appeler à la rescousse le téléaste
J. J. Abrams, responsable des succès phénoménaux
des séries Alias et Lost.
Ce dernier applique à M:I 3 une écriture télévisuelle.
Il n'y a pas une intrigue avec un objectif et une résolution,
mais une multitude d'intrigues. Ethan Hunt rebondit d'événements
en événements pour ne trouver que l'objectif de sa mission
à la moitié du film : sauver le monde et surtout sa
femme !
Ethan Hunt, agent secret irréprochable (chez De Palma) et iconique
(chez Woo), devient ici une sorte de Sydney Bristow, l'héroïne
d'Alias, en version masculine ou encore un Jack Bauer, de la série
24, complètement mielleux ! J. J. Abrams sait faire de la télévision
et cela voit : là où un cinéaste voit les choses
en grand, le téléaste filme avec un grand sens de l'accumulation.
Les plans s'enchaînent pour tout concentrer et provoquer une
plus grande densité. Mais là où De Palma et Woo
savaient travailler les zones d'ombre, élargir au-delà
de l'action, transcender les personnages, Abrams sacrifie tout à
l'action et la star (qui se paie de très bons comédiens
pour des rôles fantomatiques).
Par son rythme et sa structure, M:I 3 n'est pas une adaptation mais
juste une transposition de tous les artifices des séries qui,
en matière de fiction, semblent avoir muté idéalement
aux yeux des consommateurs de blockbusters et de sensations fortes.
Adapter un produit télévisuel en vision cinématographique,
c'est n'est pas impossible, mais ça devient mission (très)
difficile !