Un film américain de Patty Jenkins
Avec Charlize Theron
et Christina Ricci
Metropolitan Filmexport - 2004 - 1h51
Aileen
traîne sa prostitution amère sur les routes et
décide d’aller boire un dernier verre avant d’avaler
le canon de son revolver. C’est dans cet ultime bar à
lesbienne qu’elle rencontre une nouvelle bougie : Selby.
Bon, voilà, Charlize Theron a pris 20 kilos, s’est
brûlée la peau, s’est épilée
les sourcils, on en fait tout un plat, on cite la référence
De Niro, on applaudit, la larme à l’œil, l’Oscar
tant mérité. Ca, c’est juste le côté
glamour, c’est juste le prétexte à et ça
ne devient vraiment intéressant que pour une raison :
Aileen Wuornos.
Dans les années 80, Aileen Wuornos a tué sept
hommes, elle a été condamnée à mort
pour ces crimes et, après avoir passé 12 ans dans
le couloir de la mort, elle a brûlé en enfer sous
les hurlements de joie d’une bonne partie du peuple américain.
Ce n’est donc pas Charlize Theron que l’on voit
dans le film de Patty Jenkins, c’est ce monstre, né
dans le ventre fécond de la bête américaine
qui roule de la maison à l’église, puis
de l’église à la maison, avec sa misère
collective, sa chape de plomb protestante et ses prostituées
en service autoroutier sur lesquelles l’omo americanus
vide fantasmes et violences inassouvies. C’est de cette
Amérique là dont nous parle Patty Jenkins, celle
du trash empaqueté dans les nappes à carreau des
petites maisons bourgeoises, qui se protège en prétendant
que la vie est dure et qu’il faut courber l’échine,
lutter sans cesse et ne pas se laisser aller à la facilité
: pour toutes ces bonnes mère de famille - si atrocement
et bonhommement incarnées par Annie Corley dans le rôle
apurée de la tante protectrice de Christina Ricci - la
facilité c’est de se laisser aller à la
drogue et à la prostitution, une vie de bohème,
en quelque sorte.
Voilà l’écueil contre lequel se fracasse
Aileen qui n’a jamais perdu l’illusion que les choses
iraient mieux un jour, hypnotique sublimation et autosuggestion
vitaminique qui la fait avancer pas à pas, décider
de se supprimer et trouver dans Selby, non plus l’occasion
de remonter cinq minutes à bord, mais de refaire sa vie.
Tout simplement. De prendre des responsabilités, dû-t-elle
modifier sa sexualité, prétendre à un poste
de secrétaire, de vétérinaire même,
devenir un être humain social, opportunément, pour
fonder quelque chose de ressemblant à la vie normale.
Mais ne plus être le réceptacle de la face sombre
des hommes, tampon de chair entre le lit conjugal et ses tabous,
un monstre qui a quitté sa chrysalide et rode en confiance
sous les traits d’une pute, elle-même image tourbillonnante
de la femme soumise que l’on n’a pas besoin d’attendrir
pour sodomiser - et Aileen se trompe, se fourvoie dans sa cape
de justicière, prend la mauvaise route dans la bonne
direction et met en scène des épisodes particulièrement
horribles tant le broyage subit est puissant.
Voilà dans quelle combinaison se moule Charlize Theron.
Donc elle n’avait pas le choix : il fallait être
là et donner son corps. Et si, ne parler que de sa performance
d’actrice c’est réduire l’existence
en failles d’Aileen à un simple produit de 111
mn, c’est aussi oublier sa partenaire, Christina Ricci,
petite fille qui pourrit sur pied, noyée par la vague
de son homosexualité que toute une famille tente de dénier,
de plaquer au sol, quitte à réduire la taille
des pièces qui l’enferment.
Il y a eu Elephant,
il y a maintenant Monster. Deux films qui sortent des États
Unis et dans lesquels le discours tenu est similaire : notre
société américaine produit des films dans
lesquels nous transportons notre culture comme un produit universel
où tout un chacun doit s’identifier et se reconnaître
alors que notre société américaine n’a
pas d’histoire universelle, le film que vous allez voir
est une souffrance interne et nous vous la présentons.
Regardez, c’est atroce.