Un film japonais de Yasuzo Masumura
Avec Ayako Wakao
Takahiro Tumara
Yuka Kono
Nobuo Chiba
et Yuzo Hayakawa
1965 - 1h33
La
femme de Seisaku est un film qui laisse comme un goût
amer. Masumura n'épargne aucune susceptibilité
dans ce film intransigeant et pourtant magnifique.
L'histoire est celle d'une très jolie jeune fille, Okane,
dans le Japon du début du XXe siècle. Okane devient
la compagne d'un vieil homme pour sortir de sa condition misérable.
C'est une union perverse, une femme malheureuse. À la
mort de ce dernier, elle est chassée par la famille du
vieil homme. Elle rentre chez sa mère, et elles retournent
ensemble dans leur ancien village. La population locale n'a
de cesse de les ignorer ou de s'en moquer. Okane ne peut rien
espérer de la vie puisqu'elle a été la
compagne d'un vieillard, qu'elle n'est plus vierge et qu'aucun
homme ne voudra d'elle.
L'inattendu se présente pourtant sous les traits du héros
du village : un jeune homme qui rentre du service militaire.
Paré de l'orgueil et du prestige de son uniforme, il
décide de remettre le village dans le droit chemin. Ses
maîtres-mots sont le travail, l'honneur, la patrie. C'est
un bon soldat prêt à aller se faire tuer pour l'Empereur
dont il répète jusqu'aux conseils de conduite.
Cet homme "parfait" tombe alors éperdument
amoureux de Okane, et fait même face à l'hostilité
des villageois pour qui cette femme n'est qu'une prostituée.
Il rompt avec sa mère et sa sœur, s'installe avec
Okane. Le temps s'écoule et le Japon déclare la
guerre à la Russie. L'ordre de mobilisation arrive et
c'est le déchirement de la séparation. Son mari
absent, l'hostilité des villageois redouble.
Blessé pendant une mission suicide au cours du siège
de Nankin pour lequel il s'est porté volontaire (puisque
c'est un bon petit soldat), il rentre au village. Sa convalescence
finie, il doit repartir pour le front, mais pour Okane, cette
nouvelle séparation est insupportable. Elle lui crève
alors les yeux dans un accès de folie. Elle est alors
condamnée à deux ans de prison pendant lesquels
son mari aveugle devient la cible des injures de ses anciens
admirateurs...
Ce film est une critique du système militaire japonais
qui a conduit au désastre deHiroshima puis de Nagasaki.
Ce système est directement mis en cause par le personnage
du commandant en visite pour s'assurer que le soldat ne s'est
pas laissé crever les yeux délibérément
pour échapper à l'armée. C'est une femme
qui l'a blessé, c'est une honte pour l'armée japonaise.
Masumura dresse également le portrait peu reluisant de
la jalousie et de la bassesse humaine. Les villageois détestent
Okane puisqu'elle a eu le courage de devenir une "concubine"
pour échapper à la misère, puis qu'elle
a le culot de "mettre la main" sur un homme destinée
à une autre. Ils détestent également son
mari, l'ex-soldat modèle puisqu'il a échappé
à la guerre et à la mort.
Masumura est surtout sans complaisance vis-à-vis de sa
propre culture où l'honneur est plus important qu'une
vie humaine, où la vie sociale est une prison. Il fait
preuve d'une étonnante modernité car l'amour est
une composante majeure de son film. La caméra se fait
complice et on se prend de sympathie pour Okane la pestiférée
d'abord, puis pour le couple.