Un film de Todd Solondz
Avec Selma Blair
Robert Wisdom
et Leo Fitzpatrick
Good Machine - 2001 - 1h23
Il
est vraiment réjouissant de voir un cinéaste qui se
moque de tout le monde, y compris de lui-même. Avec Storytelling,
Todd Solondz nous livre léquivalent de deux contes cruels,
pesant leur poids dacide et de fiel. Le film dure une heure
et demie, il est composé de deux segments : lun dun
quart dheure et lautre dune heure dix. Mais vous
êtes tellement sidérés par la méchanceté
de ce que vous voyez sur lécran que vous en ressortez
fourbus, étonnés dêtre épargné
par lesprit sarcastique du cinéaste.
Le premier segment, intitulé "fiction", raconte comment
une étudiante blanche dans un campus, a une aventure avec son
professeur de littérature noir, et comment elle en fait une
nouvelle.
Le second segment, "non-fiction", montre comment un loser
réalise un documentaire sur une famille américaine de
la moyenne bourgeoisie, et comment ce documentaire lui apporte la
reconnaissance tout en détruisant la famille.
On retrouve avec plaisir dans ce film des acteurs tels que John Goodman
ou Paul Giamatti (Man on the moon, La planète des singes) qui
savent composer des personnages et être vraisemblables sans
peur du ridicule. Si le film est si jouissif et si dérangeant,
on le doit au talent de ces acteurs qui disent des choses énormes
en nous faisant croire quils sont persuadés davoir
énoncé des vérités.
Todd Solondz a écrit un scénario acéré
où tout repose sur lenchaînement (il faudrait dire
lempilement) des situations. Pour que cela passe, il filme avec
calme et fluidité. Dans le second segment, les images vidéo
du documentaire alternent avec limage cinéma. Il ne sagit
pas dun cinéma speedé mais dun cinéma
dorfèvre ou chaque scène est au bon endroit. Il
sagit aussi dun cinéma qui montre le réel
de manière absurde et labsurde de manière réelle.
Les cibles épinglées par Solondz sont de celles qui
nous parlent ouvertement, jen veux pour preuve cette volonté
de réussir qui gangrène chacun des personnages : être
célèbre en écrivant, être connu en passant
à la télévision et, rêve suprême,
animer un talk-show. Quand on voit comme la télé nous
a pourris, nous en France, nous qui avons fait de Steevy ou de Loana
des héros dont la popularité demeure, entretenue, réchauffée
par la télé et les journaux qui traitent de la télé,
nous serions bien hypocrites de nous retrancher derrière un
paravent. Les Américains nous précèdent dans
la bêtise et le vide, mais nous sommes juste derrière.
Martin Scorsese avait réalisé La Valse des pantins.
Storytelling aurait pu sappeler ainsi. La force de ce film est
également ce qui peut refroidir certains spectateurs : sa méchanceté
et sa verve noire.