Un film américain de David Cronenberg
Avec Viggo Mortensen
Maria Bello
Ed Harris
et William Hurt
2005 - 1h30
Un
petit bled américain dans lequel il ne se passe jamais
rien. Tom Stall y vit une existence paisible entre son diner
fréquenté par quelques habitués, et sa
famille sans problème : une femme, une fillette et un
adolescent cultivé, intelligent et doué d’une
patience malines. La parfaite famille Ingalls. Et puis un jour,
deux types entrent dans le diner de Tom Stall avec l’intention
d’y dérober la caisse en s’offrant un carton
sur la clientèle. La vie de Tom Stall bascule au moment
où il franchit d’un bond le comptoir pour s’interposer.
A quelques exceptions prés – M. Buterfly, Crash
– les personnages de Cronenberg ont toujours eu à
lutter contre diverses formes organiques du mal. On se souvient
des liens de chairs qui unissaient dans la douleur les jumeaux
de Faux semblant, la main de James Wood armée d’un
pistolet phagocyte dans Videodrome, la reptation de l’être
vaguement phallique qui rendait leur ardeur sexuelle aux habitants
d’une tour infernale dans Frissons, le greffon d’un
"pod" dans la nuque des joueurs décérébrés
de eXistenZ, etc… Chacun des sujets de ses films a bénéficié
d’une représentation objective, visuelle et, la
plupart du temps, peu ragoûtante. Représentation
n’ayant pour but que de faire ressentir au spectateur
avec plus de prégnance encore les troubles que traversent
le héros aux prises soit avec sa propre folie destructrice
- Le festin nu, Spider - soit avec celle d’un monde technologique
dont il provoque la colère d’une manière
ou d’une autre - La mouche, Scanner. Une représentation
qui souvent a fait flirter le cinéma de Cronenberg avec
les genres du fantastique et de la SF.
Avec A history of violence, Cronenberg s’éloigne
considérablement de cette représentation visuelle
et de ses domaines de prédilections. Ici, si le héros
se révèle prisonnier, il l’est de sa propre
histoire qu’il devra détruire s’il ne veut
pas être à son tour absorbé, comme le fût
plus tôt James Wood par le téléviseur qui
l’obsédait. Viggo Mortensen incarne un personnage
d’une exceptionnelle normalité, rassurant, calme,
modéré dans ses propos, humain, déteignant
à ce point sur son entourage que son fils ne peut affronter
le cador du lycée que par la rhétorique quand
celui-ci le provoque physiquement. Le monde autour de Tom Stall
est ainsi équilibré qu’il lui en faudrait
très peu pour basculer. Cronenberg commence dans la première
partie de son film la chronique presque ennuyeuse d’une
petite ville de province qui se contente du non-événement
quotidien de son existence. Soit la mise en place d’une
douzaine de quilles attendant l’arrivée de la boule
et le strike.
La boule est disposée en entrée de piste, nous
l’avons vu dès le générique : une
scène extraordinairement pesante présentant deux
types qui flairent bon l’accouplement de tueurs nomades,
en route pour un ailleurs, si possible éloigné
du motel qu’ils sont en train de quitter, laissant derrière
eux l’horreur de leur randonnée monstrueuse.
Mais le strike…
Cronenberg s’acharne sur Tom Stall. En faisant d’abord
le héros d’un fait divers tragique. Puis attirant
sur sa gloriole les foudres d’un trio mafieux visiblement
à sa recherche depuis une décennie, présence
inquiétante d’un Ed Harris défiguré
qui rend subitement possible l’idée qu’il
se cache un monstre sous la panoplie de ce bon Citizen Stall.
Monstre alors révélé aux yeux de sa propre
famille - séquence remarquable de la fusillade du jardin
où Mortensen retrouve l’épure de son jeu
des débuts, regards secs et froids, économie de
mouvements comme dans le révélateur Indian runner.
Libéré de son mensonge, la pierre angulaire de
l’édifice familial Stall libère aussi son
fils qui, loin de bénéficier d’un gène
de la violence comme pourraient le lire trop vite les antis,
applique à son propre environnement la bonne recette
de Papa parce que la rhétorique avec les connards, ça
va un moment : distribution de gnons en lieu et place de quelques
bons mots bien sentis, ça évite de se faire trop
longtemps traiter de pédales.
Le lien organique de A history of violence n’a pas besoin
de représentation visuelle, on l’aura compris.
Il ramène Tom Stall à son passé comme une
bande caoutchouc ayant atteint la limite de son élasticité.
Et Tom Stall se doit de rompre ce lien en retournant à
la source et en arrachant le point d’attachement.
A history of violence est un film magnifiquement maîtrisé,
on s’en doute, mais c’est surtout un film dur et
noueux mettant à rude épreuve l’empathie
intelligemment manipulée que nous éprouvons immédiatement
pour Viggo Mortensen. Jusqu’où voudrions-nous,
nous aussi, que Tom Stall n’ai pas de passé ? Jusqu’où
voudrions-nous que les personnages de Cronenberg ne souffrent
pas ?