Quand
la crème de la Cream décide de mettre fin à
37 années d’attente cela donne un des évènements
musicaux exceptionnels susceptibles de mettre en effervescence
tout le microcosme rock de la prude Albion et de ses environs…Est-ce
la sérieuse alerte de santé que connut Jack Bruce
en 2003 (transplantation du foie) qui aura finalement décidé
Eric Clapton à retenter, même fugitivement, l’aventure
Cream quelque 37 ans après la dissolution du légendaire
combo ? Nous ne le saurons probablement jamais. Toujours est-il
que cette idée d’un nouvel épisode de Jurassic
Park musical (63 ans de moyennes d’âge tout de même)
a germé il y a plus d’un an dans l’esprit
de notre cher Mister "Slow hand". Toutefois, à
la différence des autres tentatives infructueuses précédentes,
tous les éléments étaient cette fois-ci
réunis pour garantir le succès de cette entreprise
périlleuse : des calendriers (à défaut
de conjonctures astrales) favorables, une envie commune de se
rappeler au bon vieux temps sans toutefois tomber dans les travers
d’une nostalgie facile et paralysante, enfin une salle
disponible de renom à savoir le célébrissime
Royal Albert Hall de Londres. Dès leur annonce, les tickets
pour les 4 concerts des 2, 3, 5 et 6 mai dernier (votre serviteur
est malheureusement bien placé pour le savoir) se sont
littéralement envolés à des valeurs faciales
certes élevées (25, 50 et 75 livres sterling)
mais ridiculement bas comparées à celles pratiquées
au marché noir. e-Bay ayant même dû préserver
son intégrité mercantile (vous avez dit contradictoire)
en suspendant les ventes de billets sur son site (jusqu’à
1 000 euros la place). Bref, vous l’aurez compris, le
gratin des aficionados que compte la planète rock a convergé
vers Londres au printemps dernier.
À tort ou à raison ? À raison sans ambages,
ce somptueux double DVD ne faisant que raviver mes regrets de
ne pas avoir pu être présent lors de ces quatre
soirées magiques. Mais doit-on cette réussite
à la qualité intrinsèque des 3 musiciens,
à l’habileté du montage ou bien à
l’ambiance si particulière de ce lieu régalien
? Un peu des trois mon capitaine.
Côté musique tout d’abord, le Cream 2005
n’a, de mon point de vue, pas à rougir de son prestigieux
devancier. À la folie débridée des sixties
qui propulsa, en raison notamment de ses si caractéristiques
improvisations blues-psychédéliques, le trio sur
le devant de la scène durant 3 petites années
(1966-1968), s’est substituée une technique faite
de contrôle et d’audibilité qui donne la
fausse impression que bon nombre de chansons sont jouées
plus lentement. L’expérience me direz-vous…
Certes, mais aussi, sans doute, le respect et l’alchimie
régnant entre ses 3 individus au caractère bien
trempé. À la différence des sixties où
chaque morceau était plus souvent prétexte à
trois longues courses folles individuelles où seuls départ
et arrivée étaient connus, le Cream 2005 joue
à l’unisson, chacun des protagonistes prenant la
peine d’écouter les 2 autres.
Ce DVD est l’occasion de nous rendre compte rétrospectivement
que Cream n’a jamais été le Eric Clapton
band. Sir Clapton l’admet volontiers, ses acolytes le
transcendent littéralement et God n’est jamais
aussi bon que quand on le pousse un peu aux fesses (remember
Derek and the Dominos). Jack Bruce n’est pas un guitariste
contrarié mais bien un véritable bassiste (écoutez
le final de Spoonful) doublé d’un chanteur de talent.
Quant au rouquin Baker, force est de constater qu’à
66 ans passés, Ginger reste un formidable métronome
et également un raconteur occasionnel plutôt surprenant
(See pressed hat and warhog jamais encore joué live).
La première moitié du premier DVD voit défiler
plusieurs standards du trio : I’m so glad, Sleepy time
time, NSU et Politician faisant la part belle aux harmonies
vocales. Joie, envie de jouer, complicité et humour british
sont bien palpables comme l’attesteront les cours speechs
d’Eric : "Merci d’avoir attendu aussi longtemps"
ou encore de Ginger remerciant Eric "de le rendre si nerveux"
en lui adressant de très sincères et vibrantes
louanges. Badge et Sweet wine permettent d’apprécier
à leur juste valeur les qualités sous-estimées
de chanteur de Clapton. Finis Live Aid anémiques, Prince’s
thrust convenus et autres gabegies royales. Clapton est indiscutablement
à son meilleur niveau depuis pfff… 3 à 4
décennies. Sans doute en raison de sa forte implication
aux répétitions. Comme il l’évoque
à demi mots dans les interviews bonus la formule du power-trio
n’autorise pas l’égarement ou l’assoupissement.
Pas de claviers ou de second guitariste ici pour colmater les
failles.
Harmonica, bottleneck and damned good blues…
Le premier DVD s’achève sur une tonalité
très bluesy : tout d’abord avec le spectre de Muddy
Waters qui plane sur une chavirante interprétation de
Rollin’ & tumblin, puis ensuite avec une reprise du
Stormy monday de T. Bone Walker et un solo stratosphérique
(au sens propre comme au figuré) d’Eric. Seul petit
faux-pas, il me semble, l’insertion à ce stade
du répertoire de Deserted cities of the heart, morceau
de Jack Bruce qui détone un peu avec la tonalité
bleue ambiante. We’re going wrong qui clôt ce premier
DVD est l’un des moments forts du concert (ou plus justement
du montage des 4 concerts) : voix et basse Fretless de Jack,
accompagnement chirurgical aux toms de Ginger et solo d’Eric
Clapton amèneront une transition crescendo idéale
vers le second DVD et un tonitruant Crossroads, morceau qui,
près de 70 ans après sa création par Robert
Johnson, conserve sa fraîcheur initiale comme peuvent
l’attester les mines réjouies de quelques pointures
présentes dans la salle (les deux Brian et Bryan : May
et Adams). Suivront ensuite Sitting on the top of the world,
White room, extrait du célèbre album Wheels of
fire, Toad et son solo de batterie certes mené à
un rythme de sénateur mais où la construction
reste le maître mot. Sunshine of your love, qui lors du
final nous laisse entrevoir ce que pouvait être le Cream
des 60’s, parachèvera ce nouveau blitzkrieg londonien
qui à la différence de celui de 1940 ne laissera
que sourires extatiques et victimes consentantes.
Au-delà de l’interprétation irréprochable
de leur répertoire, un grand coup de chapeau à
l’équipe de tournage et au réalisateur qui
ont su relever le difficile et contradictoire challenge de la
proximité et de la discrétion. Pas question ici
de plans en rafale causant inévitablement l’oeil
qui mouille. Merci enfin au public connaisseur, fidèle
et multi générationnel (de 7 à 77 ans ?)
ne versant jamais dans une nostalgie de récupération
et assurément à l’origine de la décision
de groupe de rééditer l’expérience
outre Atlantique pour 3 soirées aux Madison Square Garden
de la grosse Pomme les 24, 25 et 26 octobre prochain. Avis donc
aux amateurs… éclairés.