SERIAL
GANGSTER
Une perle du film noir, sans tricherie ni effet de manche, qui
laisse peu de répit au spectateur d’une erreur
d’appréciation qui mènera un parrain propre
sur lui à sa perte.
Au cour d’une soirée dans un hall de boxe londonien,
Gangster 55 (Malcolm McDowell) apprend que Freddie Mays (David
Thewlis) va sortir de prison le lendemain. Trente ans plus
tôt, Freddie Mays, parrain esthète menant bon
train dans le swinging london, a engagé sur sa réputation
le jeune Ganster 55 (Paul Bettany) pour en faire son bras
droit. De ce jour, Gangster 55 n’a travaillé
qu’à une cause : devenir le Gangster n°1
à la place de Freddie Mays.
Paul McGuigan n’est pas un réalisateur connu
(Acid House en 1998 et deux longs métrages à
venir dont on ne sait rien et d’abord pas s’ils
seront distribués en France) et si on ne présente
plus l’implacable monolithe schizophrène qu’est
Malcolm McDowell (Orange Mécanique, Caligula), on aura
peut-être plus de mal à situer David Thewlis
- pourtant empalmé à Cannes en 1993 pour Naked
de Mike Leigh et admirable dans divers produits pas toujours
très recommandés (parmi lesquels le remake idiot
et inutile de L’île du Dr Moreau qu’avait
tenté Frankenheimer en 94 - rendons justice à
l’acteur en citant quand même le magnifique Besieged
de Bertolucci en 98), sans parler du troisième larron
de cet opus, Paul Bettany, dont le dernier morceau de bravoure
remonte à Dogville de Lars Von Trier où il ne
se sera toujours pas fait un nom.
Tout ça pour dire et noter qu’avec cette liste
d’à-peu-près Gangster number one n’est
pas l’affiche la plus vendeuse du moment. D’ailleurs
les distributeurs ne s’y sont pas trompés qui
sortirent le film en un début très chaud d’été
2000, très confiants en la célérité
des exploitants de salle qui ne lui laisseront qu’une
semaine pour fidéliser un public à peine averti
par une presse inexistante. Le drame typique du petit produit.
Or Gangster number one est un grand film oublié. D’abord
l’immersion dans le Londres remuant des années
soixante est parfaite en toile de fond avec camaïeu de
marron beige, MG recapotée et costumes cintrés,
musique diffuse, luxe tapageur des jeunes bandits possédants
: un travail irréprochable de documentaire sur lequel
McGuigan n’a plus qu’à poser son histoire
méchante, violente et teigneuse comme du Schrader.
Mais ce n’est pas du Schrader.
Bristish à souhait, le scénario de Gangster
number one, ne laisse la place à aucune copie de style
et la fabrication du personnage de Gangster 55 ne trouve de
références nulle par ailleurs. Paul Bettany
est tout simplement dingue et la gradation de son jeu tout
en raideur et coup de talons nous met très vite mal
à l’aise (on retiendra parmi les scènes
marquantes, l’interrogatoire du traître de la
bande, regards frigorifiques et répliques ciselées
prononcées avec une diction parfaite, soient les cinq
minutes les plus flippantes de ce début de siècle
cinématographique). Et tout tourne autour de ce monomaniaque
du petit pouvoir qui arrivera à ses fins sans que l’on
ne doute jamais de sa détermination à pulvériser
le moindre obstacle.
Le choix du comédien Bettany pour interpréter
McDowell jeune n’est bien entendu pas un hasard : mêmes
psychopathies, mêmes candeurs épidermiques, mêmes
puits sans fond ni réponse au centre des yeux. Et c’est
un hommage à Orange Mécanique qui, du coup,
n’a même pas besoin de citation. La participation
de McDowell à ce film en deviendrait presque autofictive,
ouvrant et concluant le flash-back central, il raconte son
histoire et sa ration d’immondices qui l’ont mené
jusqu’au magnifique smoking de numéro 1 qu’il
porte ce soir.
N’oublions pas l’interprétation retenue
du protéiforme David Thewlis, brillant comme les souliers
de son personnage, bandit classe aux costumes italiens toujours
propres comme des armures.
La réalisation et la mise en scène sont sans
faille, traitements tout en précision de cette montée
aux enfers d’une mafia anglaise méconnue qui
accouche aujourd’hui de ce genre de perle du film noir,
sans tricherie, sans effet de manche, avec un presque classicisme
rassurant. D’une violence physique et psychologique
inouïe, ces 105 minutes là ne nous laissent que
peu de répit, spectateurs impuissants d’une erreur
d’appréciation qui mènera un parrain propre
sur lui à sa perte et à celle de ses biens les
plus précieux : un appartement somptueux, une pince
à cravate monogrammée et la glamoureuse Karen.
J’ignore ce que nous prépare Paul McGuigan pour
la suite de sa carrière mais il s’inscrit sans
faute dans cette lignée de jeunes réalisateurs
d’outre Manche (Danny Boyle, Guy Richie) qui avant de
se faire avaler tout cru par Hollywood, ont grillé
avec un généreux talent leurs plus belles cartouches.
On notera avec un intérêt moyen la présence
dans ce DVD de scènes coupées qui, comme souvent
dans le cinéma européen parce que c’est
le rôle du monteur, ont été tout simplement
coupées.
Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Octobre 2003
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