REAL
TV
Dès 1976, Sidney Lumet nous donnait à voir ce
que serait la télé trente ans plus tard. Prémonition
d'autant plus terrible qu'elle s'est largement réalisée.
Effrayant.
Un présentateur du 20 heures pète un câble
en direct et annonce à l’antenne qu’il
se suicidera sur le plateau dans quinze jours. Immédiatement,
guidée par le conseil d’administration de la
chaîne, sa hiérarchie appuie son projet et, mieux,
monte une production autour de son épuisement du monde.
L’Amérique vue par ses réalisateurs les
plus grinçants fait peur à voir. L’Amérique
charcutée sans anesthésie par Sidney Lumet fait
carrément mal (Une après midi de chien, Serpico,
Le verdict). Dire que Network est visionnaire serait bien
en deçà de la vérité : la télévision
déglinguée par la course à l’audience
qui "débilise" les programmes et trépane
le public pour qu’il ingère, sans y penser, des
quantités astronomiques de conneries, l’Amérique
a inventé ça dès les années 50
avec le soap opéra.
Non, Network est juste un constat, un scanner de la tumeur
maligne qui se loge dans les tissus du réseau et métastase
les endroits stratégiques. On ne vend plus innocemment
du savon, on vend de la mort en direct, hara kiri programmé
du présentateur vedette (croyez-vous que TF1 doublerait
les gains du Bigdil si Lagaff annonçait sa pendaison
pour dans 8 jours ? D’un demi-point : moi). Dans les
années 60, Andy Warhol disait qu’en l’an
2000, chacun aurait son quart d’heure de gloire télévisuelle
et quarante ans plus tard, le trou de balle et les passions
molles d’une trentaine de protoadultes nous passionnent
plus que feue La minute de M. Cyclopède.
Il n’y a pas de bonus sur le DVD de Network (à
part la bande annonce originale qui permet de constater ce
que peut être le travail méconnu de l’étalonneur).
Il n’y a que Network. Et ça occupe déjà
bien l’espace. On gueule énormément dans
Network. Du déluge d’insultes qui bondit de minute
en minute hors de la bouche des personnages, on retiendra
certains grands moments de bravoure comme le règlement
de compte verbal auquel se livre Robert Duvall, soit 2’30
de gueulante invraisemblable, pur produit de la méthode
Stanislavski, à faire pâlir d’envie un
prétendant au conservatoire d’arrondissement
- je ne parle même pas des hurlements de la frigide
Faye Dunaway, des braiments d’un Holden à la
rescousse et des explosions régulières de ce
pauvre Finch qui sait, dès le début, que tout
ça n’est qu’un foutoir où le plus
irrité, le plus atrabilaire, le plus vindicatif emportera
le morceau. Une vraie démo.
Network sort en 1976. La France n’a alors que trois
chaînes avec, toutes, une mission d’édification
des masses. Je ne sais pas quel impact a pu avoir ce film
sur le public hexagonal, sans doute un intérêt
tout relatif pour cette nouvelle facette du nouveau continent
décidément si exotique. Aujourd’hui ?
La question est de savoir : que nous reste-t-il à découvrir
de l’Amérique ?
Dans un roman de Jean-Paul
Jody, j’ai découvert la sémillante
profession de stringer mais ça c’est pour la
chronique littéraire. Et ça vaut son pesant
de cacahuète aussi. Network, absolument.
Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Décembre 2003
|