L’exposition
inaugurale du nouveau directeur du Palais de Tokyo, Marc-Olivier Wahler,
entrechoque les œuvres et les idées, compresse le temps
pour mieux l’accélérer.
Happé dès l’entrée entre deux murs convexes
de lumière, tunnel d’énergie noire conçu
par Lang et Baumann, le visiteur s’enfonce dans une pénombre
ouatée, déchirée par la structure d’acier
aérienne et tourbillonnante de Vincent Lamouroux, lacérée
par le wall-painting hypnotique de Philippe Decrauzat. L’œil
vrille, découvre une moto sur laquelle des bougies fondent
et implorent (Mark Handforth), avant de succomber à la danse
au rythme de Pi des néons de Morellet. Ils caracolent sur le
mur et se poursuivent, tandis que nous poursuivons notre voyage, troublé
par des bruits incongrus dont on se demande d’où ils
viennent, avant de s’arrêter net devant le chimpanzé
somnambule de Tony Matelli, qui effraye et intrigue, qui mime aussi
l’étrange réalité à laquelle nous
convie l’exposition.
Les émotions se succèdent, au rythme d’une Seconde,
une Année, salle présentant des œuvres qui s’activent
de manière totalement aléatoire, où l’on
craint autant que l’on espère la chute des bouteilles
en verre, l’explosion de la valise, l’allumage d’une
ampoule ; au rythme de la sculpture animée de Kristof Kintera,
dont on s’approche silencieusement - pourquoi ce petit bonhomme
est-il ainsi tourné contre le mur ? Punition ? Jeu ? - avant
d’être le témoin de sa brusque activité
: se cogner violemment la tête, au risque de la perdre, au risque
de nous terroriser.
Et soudain : rupture.
Le temps flotte, et à la frénésie de certaines
œuvres viennent se superposer les Branches d’Urs Fischer.
Suspendues, elles tournent lentement sur elles-mêmes, et les
bougies posées sur leur extrémité tracent au
sol deux cercles de cire. Magie noire, lyrique et solennelle, l’œuvre
se consume tandis que le visiteur, apaisé, pénètre
dans l’une des expositions personnelles qui prennent place dans
le programme de Cinq Milliards d’Années.
O, de Zilvinias Kempinas. O, boucle magnétique, Oméga
d’une œuvre d’épure et de grâce. Une
bande magnétique de plusieurs mètres flotte dans les
airs simplement mue par le souffle de ventilateurs posés au
sol. Nous sommes pris dans le cercle aérien de cette chorégraphie
minimale, cerné par le fil ténu de la bande magnétique,
captivé par les pleins et déliés de cette écriture
évanescente, subjugué par ce film sans image, par l’extrême
simplicité de l’installation. Le vide de la salle d’exposition
résonne du silence et des mouvements de cette histoire d’O,
et c’est là une expérience mémorable, crée
pour durer cinq milliards d’années.