Malgré
son titre, cette exposition n’explore pas le continent
africain mais celui de l’art qui, ici, assume son rôle
militant, réactif et engagé. L’appellation
Africa Remix, qui évoque un fourre tout et laisse entendre
qu’il existerait une "africanité" de
l’art, semble totalement erronée.
Les 83 artistes exposés investissent de vrais sujets
et c’est sans doute la présence de ce "fond"
qui confère à l’exposition sa qualité
supérieure.
Nous progressons à travers un foisonnement. Foisonnement
de formes d’expression : peinture, vidéos, installations,
sculptures. Foisonnement de nationalités : africaines
certes, mais aussi les exilés, qui vivent et travaillent
à New York, à Paris, à Londres, aux Pays-Bas,
en Allemagne. Foisonnement de créativité et de
réflexion.
Le regard s’en trouve dessillé.
Avant même de commencer l’analyse des œuvres,
de vouloir les placer sur le fil de l’Histoire de l’art,
il faut regarder, abattre les murs de convenances, passer les
obstacles. Symboliques comme ceux qui barrent l’œuvre
d’ouverture de Mounir Fatmi (Obstacles, 2003, parcours
équestre) et qu’il faudra bien franchir si l’on
veut avancer. Réels et quasiment inébranlables,
comme ceux érigés par nos regards et nos sens
gavés d’œuvres conformistes, celles qui fixent
prix, tendances, lignes de conduite et de pensée.
A l’opposé des œuvres pourries de superficialité,
comme celles qui s’épanouissaient à l’exposition
Dyonisiac (ou l’art de remplir les creux, d’exploiter
le vide, de titiller le néant), Africa Remix apporte
une pensée, une pensée et une recherche qui se
bâtissent sur une réalité complexe, violente,
d’exode et de guerre, de marginalité et de vie,
et qui génère des œuvres palpitantes.
La complaisance et l’intellectualisme vain se heurtent
ici à l’euphorie d’être enfin étonné,
en éveil, à l’écoute.
Dans le désordre, et comme autant de trésors glanés
après une première visite, citons :
- le diptyque photographique d’Ingrid Mwangi (née
à Nairobi en 1975 et vivant en Allemagne) : deux ventres,
deux empreintes de cartes : l’Afrique, blanchie sur une
peau noire, Bright dark continent, l’Allemagne, noire
sur une peau blanche : Burn out country,
- les Wallpaper de Ghada Amer, grands formats à l’acrylique
où les broderies s’entremêlent et se dévident
sensuellement en étreintes, baisers et fils de couleurs,
- la vidéo projetée au sol de Myriam Mihindou,
Folle, 2000, et ce pied nu qui ne peut franchir la ligne tracée
sur la terre rouge, qui se pose et se retire, qui hésite
et vacille, qui sollicite toute notre attention et nous pousse
à tenter, nous aussi,
- les deux chapelles d’Amal Kenawi et Abd el Ghany Kenawy,
avec en leur chœur les projections d’une mariée
aquatique, qui s’habille et s’embrase, à
contre courant,
- la coque de bateau de Barthélemy Togo, cathédrale
de bois et de cartons, invitation au voyage rythmé par
la furie et l’érotisme des ses aquarelles,
- les photomontages de Wangechi Mutu, exécutés
sur feuilles de Mylar, et donc comme absorbés par un
blanc laiteux et trouble, qui ajoute encore à la bizarrerie
des corps patchwork,
- le salon suspendu au plafond de Wim Botha où l’on
circule en retenant son souffle, toutes charpentes, idéologiques
comme de bois, ne tenant qu’à un fil,
- la tenture imposante de El Anatsui, majestueux assemblage
de capsules métalliques, vague déferlante scintillante.
Il faudra y retourner, poursuivre l’exploration, méditer
et se laisser encore surprendre.