Bibliothèque Nationale de France
Quai François-Mauriac
Jusqu’au 4 février 2007
Antonin
Artaud part en croisade : lettres, poèmes, dessins, cris et
sorts lancés à la face du monde. Littérature,
art, théâtre, cinéma… nul domaine n’est
épargné par le verbe et le geste convulsifs de cet homme
habité, visionnaire, défiant sans cesse les normes pour
proposer de nouvelles théories. Jusqu’à passer
une belle partie de sa vie interné. "Ensorcelé".
Frappé de malédictions : celles de la société,
prompte à remiser ceux qui risqueraient de renverser sa réalité,
et celles de ses démons intérieurs.
L’œuvre protéiforme dont l’exposition de la
BNF rend compte se traverse comme une mer agitée. Une violente
tempête que le public affronte debout sur le pont, fermement
accroché au bastingage de sa lucidité.
De la première salle des portraits et autoportraits au crayon,
grands formats nerveux, visages torturés, "revers créateur
de l’enfermement et de la folie", alternant avec des miroirs
nous renvoyant à notre reflet, au dernier miroir, en fond de
couloir-itinéraire où s’inscrit en lettres chancelantes
qui s’effacent sous les couches de verre : "Je tombe, je
tombe, mais je n’ai pas peur", le parcours est à
haut risque. Celui de se frotter au génie. Celui d’un
rapprochement avec une pensée tourmentée, une création
cannibale, une voix plus puissante que toutes les autres.
"Quittez les cavernes de l’être. Venez. L’esprit
souffle en dehors de l’esprit."
On a envie de tout noter, de ne rien oublier, de rapporter cette parole
partout où l’on ira ensuite. Pour le moment, on suit
les phrases imprimées sur les murs, qui se brisent sur les
angles, s’enfoncent dans le sol, nous mènent de la salle
Cinéma à celle du Théâtre, puis vers les
Ecrits.
C’est le couloir blanc serti de vitrines aux Cahiers (Artaud
en écrira 406 "en captivité") qui reçoit
le visiteur avant de le lancer vers une nouvelle aventure, vers une
autre salle. Barbarie, désordre, fulgurances, l’œuvre
d’Artaud assassine les lieux communs, la bienséance,
l’hypocrisie, la mollesse, la platitude, les convenances. A
coups de marteau sur la page, Artaud écrivait et scandait sa
parole. A coup de marteau il impose sa pensée, ses philosophies,
ses déformations personnelles de la réalité.
Les pages de ses cahiers en sont trouées. Les lobes de votre
cerveau franchement aérés.
Artaud condamne un monde qui se refuse à écouter les
différences, qui, à force d’électrochocs
(réels ou virtuels) brisent les personnalités les plus
sensibles. Que dirait-il aujourd’hui de cette époque
atrocement conventionnelle et inculte, gavée de bouillie à
la lobectomie ? Rien de bon. Sans doute nous maudirait-il ("Rez-de-chaussée,
plaie de ma langue…"), avant de repartir libérer
ses obsessions métaphysiques et esthétiques.
Que nous appréhendons, à travers ses papiers, dessinés
ou écrits. À travers ses portraits, à la mine
ou à la craie, cinématographique ou théâtral.
Par sa voix à la tessiture aléatoire, restituée
dans sa communication radiophonique de 1947 : "Pour en finir
avec le jugement de Dieu". Par la parole des autres aussi, amis,
artistes, éditeurs, ceux qui ont osés, ceux qui l’ont
aimé (incroyable document d’Anaïs Nin, qui ouvre
le parcours et de sa voix douce nous conte ses moments avec "l’être
douloureux").
Sommes-nous enfin prêt à recevoir cette Œuvre ?
"Car ce n’est pas pour ce monde ci,
ce n’est jamais pour cette terre-ci que nous avons tous toujours
travaillé,
lutté,
bramé d’horreur, de faim, de misère, de haine,
de scandale, et de dégoût,
que nous fûmes tous empoisonnés,
bien que par elle nous ayons tous été envoutés,
et que nous nous sommes enfin suicidés,
car ne sommes-nous pas tous comme le pauvre Van Gogh lui-même,
des suicidés de la société !"