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HANS BELLMER
Anatomie du désir

Centre Pompidou - Paris
1er mars - 22 mai 2005
Anatomie - Dissection d'un corps organisé en vue d'en étudier la structure : au cours d’anatomie, on dissèque des organes.


Le Centre Pompidou ose la première exposition d’ampleur en France de l’œuvre stupéfiante de Hans Bellmer, une œuvre de volupté, de bifurcations, de séparation, une œuvre ambivalente qui suscite toujours et encore commotion, angoisse et plaisir.

Du premier dessin de La poupée en 1932 jusqu’aux œuvres des années 70, Bellmer met en place un dictionnaire du corps interne, exécuté d’un même et seul trait sinueux et d’une élégance incomparable, où le corps est sans cesse disjoint, ouvert, déconstruit, désassemblé et revisité.

La Poupée (Die Puppe), créée en réaction à l’avènement d’Hitler et à l’adhésion de son père au parti nazi, symbolise le refuge absolu vers le territoire de l’enfance et du fantasme, et représente la première exploration du corps féminin, un corps que Bellmer fabrique à cette époque en volume, mannequin d’une nudité cireuse, froide, objet impassible, morbide et pétrifié, animé par une chevelure flamboyante, une chair nacrée qui se boursouffle, se brise, s’écartèle.



L’isolement de Bellmer, du début jusqu’à la fin de sa carrière (qui jouxtera les Surréalistes, les créations littéraires d’Eluard, de Bataille, et la fréquentation des femmes, en particulier Unica Zürn qui fût sa troisième et dernière épouse), le place au cœur d’un travail éminemment "interne", où l’inconscient se plie et se replie sur lui-même, où l’obsession ne rencontre que très rarement un souffle extérieur, où l’artiste est et reste en exil.

"Je parle des possibilités de décomposer et ensuite de recomposer, "contre nature", à tout hasard, le corps et les membres, de leur donner une place et une cohérence aussi imprévus que "croyables" dont la surprise et dont la réalité dépasseraient pour ainsi dire l’imaginable."

L’imaginable inimaginable se décline dans l’exposition en centaines de dessins, révélés en clair-obscur sur murs gris perle, couleur très souvent utilisée par Bellmer comme fond à ses traits noirs.

La découverte est périlleuse, la plongée étouffante, le plaisir constant. On endure et on en redemande : de ces corps ficelés, de ces filles-phallus, de ces femmes-cordes, de cette confusion absolue des membres. On évalue notre résistance, notre foi en l’enfance, notre maturité, en s’enfonçant à la suite du trait assuré et précieux, du détail élégant et cruel, de la multiplication, scission, réversibilité, fusion des membres des femmes, femmes d’une beauté admirable, femmes monstrueuses et toujours gracieuses, femmes désirantes et sensuelles, femmes-enfants offertes et ouvertes traversées par l’œil de l’artiste, grattées, écorchées par la pointe du crayon, comme notre cerveau s’écorche et suinte devant les fantasmes et les obsessions inavouées de notre inconscient ici révélées.



Devant l’expression de ces "beautés compulsives", bientôt cessent les questions "Où sont les yeux ?", "A quoi jouent-t-elles ?", "Combien de phallus dans le vagin de cette femme ?", "L’œil est-il sexe, le sexe est-il œil ?", il faut admettre que le corps et l’esprit ne soient plus séparés, que le plaisir du bras simule celui de la jambe, la jambe celui de la langue, la langue celui de la main, que la réciprocité soit constante, les foyers d’excitation multiples, que cela se dise à l’endroit, à l’envers, par l’intérieur et l’extérieur, que les socquettes blanches vues sur la Poupée abandonnée sur le socle de verre restent parfois le seul détail stable et familier, que nos jambes s’alourdissent au fur et à mesure de notre visite, que le silence bientôt scelle les bouches du public et écarquille les yeux.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Mars 2006
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