Anatomie
- Dissection d'un corps organisé en vue d'en étudier
la structure : au cours d’anatomie, on dissèque des organes.
Le Centre Pompidou ose la première exposition d’ampleur
en France de l’œuvre stupéfiante de Hans Bellmer,
une œuvre de volupté, de bifurcations, de séparation,
une œuvre ambivalente qui suscite toujours et encore commotion,
angoisse et plaisir.
Du premier dessin de La poupée en 1932 jusqu’aux œuvres
des années 70, Bellmer met en place un dictionnaire du corps
interne, exécuté d’un même et seul trait
sinueux et d’une élégance incomparable, où
le corps est sans cesse disjoint, ouvert, déconstruit, désassemblé
et revisité.
La Poupée (Die Puppe), créée en réaction
à l’avènement d’Hitler et à l’adhésion
de son père au parti nazi, symbolise le refuge absolu vers
le territoire de l’enfance et du fantasme, et représente
la première exploration du corps féminin, un corps que
Bellmer fabrique à cette époque en volume, mannequin
d’une nudité cireuse, froide, objet impassible, morbide
et pétrifié, animé par une chevelure flamboyante,
une chair nacrée qui se boursouffle, se brise, s’écartèle.
L’isolement de Bellmer, du début jusqu’à
la fin de sa carrière (qui jouxtera les Surréalistes,
les créations littéraires d’Eluard, de Bataille,
et la fréquentation des femmes, en particulier Unica Zürn
qui fût sa troisième et dernière épouse),
le place au cœur d’un travail éminemment "interne",
où l’inconscient se plie et se replie sur lui-même,
où l’obsession ne rencontre que très rarement
un souffle extérieur, où l’artiste est et reste
en exil.
"Je parle des possibilités de décomposer et ensuite
de recomposer, "contre nature", à tout hasard, le
corps et les membres, de leur donner une place et une cohérence
aussi imprévus que "croyables" dont la surprise et
dont la réalité dépasseraient pour ainsi dire
l’imaginable."
L’imaginable inimaginable se décline dans l’exposition
en centaines de dessins, révélés en clair-obscur
sur murs gris perle, couleur très souvent utilisée par
Bellmer comme fond à ses traits noirs.
La découverte est périlleuse, la plongée étouffante,
le plaisir constant. On endure et on en redemande : de ces corps ficelés,
de ces filles-phallus, de ces femmes-cordes, de cette confusion absolue
des membres. On évalue notre résistance, notre foi en
l’enfance, notre maturité, en s’enfonçant
à la suite du trait assuré et précieux, du détail
élégant et cruel, de la multiplication, scission, réversibilité,
fusion des membres des femmes, femmes d’une beauté admirable,
femmes monstrueuses et toujours gracieuses, femmes désirantes
et sensuelles, femmes-enfants offertes et ouvertes traversées
par l’œil de l’artiste, grattées, écorchées
par la pointe du crayon, comme notre cerveau s’écorche
et suinte devant les fantasmes et les obsessions inavouées
de notre inconscient ici révélées.
Devant l’expression de ces "beautés compulsives",
bientôt cessent les questions "Où sont les yeux
?", "A quoi jouent-t-elles ?", "Combien de phallus
dans le vagin de cette femme ?", "L’œil est-il
sexe, le sexe est-il œil ?", il faut admettre que le corps
et l’esprit ne soient plus séparés, que le plaisir
du bras simule celui de la jambe, la jambe celui de la langue, la
langue celui de la main, que la réciprocité soit constante,
les foyers d’excitation multiples, que cela se dise à
l’endroit, à l’envers, par l’intérieur
et l’extérieur, que les socquettes blanches vues sur
la Poupée abandonnée sur le socle de verre restent parfois
le seul détail stable et familier, que nos jambes s’alourdissent
au fur et à mesure de notre visite, que le silence bientôt
scelle les bouches du public et écarquille les yeux.