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REBECCA BOURNIGAULT
"La chambre interdite"

Palais de Tokyo
Site de Création Contemporaine
13, avenue du Président Wilson
75116 Paris

Du 08 octobre au 20 novembre 2005
De midi à minuit,
tous les jours sauf le lundi
"Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?…" En ce moment, au Palais de Tokyo, une drôle de fée jette des sorts.


Rebecca Bournigault, artiste "portraitiste version contemporaine", nous confie une petite clé, celle qui donne accès à La chambre interdite, celle qu’il ne faudrait pas ouvrir, mais qui irrésistiblement nous attire… Elle s’empare de Barbe-Bleue, ce conte qu’enfant l’on écoutait le souffle retenu, priant pour que l’héroïne n’ouvre pas la fameuse porte.

À la fois sorcière et fée, comme pour mieux rappeler la nécessité des coutumes rituelles par quoi les grands événements de la vie prennent un sens, Rebecca Bournigault plonge le spectateur dans l’obscurité d’une chambre noire perforée par quatre écrans où se dévoilent quatre bustes nus qui narrent chacun en une langue différente l’histoire de Barbe-Bleue.

La nudité des récitants accentue leur fragilité et leur vulnérabilité, leur innocence aussi, autant de traits distinctifs de l’enfant, l’enfant happé par la parole magique du conte, comme l’adulte que nous sommes devenus revêt sa peau d’enfant pour éprouver la peur bleue insufflée par ce terrible conte, pour réactiver ses peurs enfouies.
Le spectateur est plongé dans un bain de paroles, enfermé dans une obscurité parlante, muré dans un flot de valeurs, de tabous dont il va ici explorer les limites.

Ainsi le conte se déploie…

Les têtes des récitants seront successivement tranchées alors que l’héroïne pénètre dans la chambre interdite : on imagine son cri d’horreur en découvrant les dépouilles des femmes assassinées, décapitées, on imagine son effroi, et devant nous une lame surgit qui tranche nettement la tête d’un des narrateurs, et notre stupéfaction se noie dans le geyser de sang qui bouillonne autour du cou fraîchement coupé.

Quatre écrans, quatre langues (français, espagnol, allemand, anglais), une même histoire qui danse autour du spectateur, qui le baigne de sons, audibles ou non, et lorsque la décapitation a lieu, c’est en plein mot, en plein récit.

La lame, de son acier légèrement bleuté, fend la gorge, laisse se déverser nos profondes épouvantes enfantines, celles qui se nichent au fond de nous, et qui se révèlent ici avec violence.

La gorge tranchée, la gorge comme lieu du langage, comme foyer de la parole, restera ce nid où l’on ne pourra ni se poser, ni se rassurer.

Et l’histoire continue, par les bouches encore ardentes, et les mots s’égrènent, et l’héroïne terrorisée tente de nettoyer la clé, et la Barbe-Bleue arrive, et les têtes autour de nous, dans un bruit de chair fendue, continuent de tomber, les décapitations se succèdent, les écrans se couvrent de sang, et c’est dans une pénombre carmin que l’histoire va s’achever.

Le silence se fait, et d’une main tremblante on pousse une seconde porte qui s’ouvre sur une petite pièce où sont suspendus des portraits à l’aquarelle, des têtes coupées, comme autant de trophées, des têtes haut perchées sur le papier blanc et qui laisse s’égoutter de leurs cous tranchés de longues rigoles écarlates.

Barbe-Bleue continue de nous terroriser.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Octobre 2005
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