Attiré par cette ovation le public s’enfonce, confiant,
dans les entrailles du Tri Postal.
Puis il passe un seuil. Et pénètre dans La Fabrique.
Vingt cinq moniteurs le cernent, vingt neufs vidéo pour plus
de cent portraits le dévisagent, et ce bruit, ces claquements
secs, sans appel…
La Fabrique, nouveau dispositif vidéo de Tania Mouraud, construit
et déconstruit l’espace au gré d’un processus
combinatoire qui unit le son, l’image et le temps. Les vidéos
de ces ouvriers du textile, cadrés au plus près par
l’objectif de l’artiste, façonnent la réalité.
Celle que l’on prend soin d’éviter. Individus devenus
machines, corps devenus outils, mouvements répétitifs,
mécaniques, muscles bandés comme les ficelles des métiers
à tisser, une mixité au service d’une actualité
hors temps, universelle.
Les téléviseurs, posés sur des socles, sont à
hauteur d’yeux. Et sur l’écran, le regard des tisserands
ne nous quitte pas. Déplacez-vous d’un pas, de dix pas,
ils sont là, posés sur vous, sans colère, sans
animosité, sans sourire. Un regard, une multitude de regards
qui convie le nôtre, qui nous place en témoin de l’activité
(in)humaine.
Un portrait s’achève. La tension entre les gestes répétitifs,
les claquements mécaniques du métier à tisser
et l’intensité constante du regard se dénoue…
Immédiatement relayé par un nouveau portrait, un autre
individu, soudé à sa machine. Bras marionettisés,
ficelles tendues du métier à tisser, plaques de bois
qui claquent : sons et tensions traversent les écrans et tracent
un chœur de diagonales. Cette multitude de mouvements tisse autour
du public un réseau arachnéen, lignes d’émotions,
fils de tension.
Regards grands ouverts, bouches closes : la figure humaine, jusqu’alors
uniquement perceptible par son absence chez Tania Mouraud, envahit
les écrans, affirme sa diversité et sa richesse. Elle
impose son humanité.
La visite est éprouvante. Les rythmes sonores et visuels s’épousent,
se complètent et s’intensifient les uns les autres. Ils
saturent l’espace de leur force et de leur présence.
Nos repères s’effondrent un à un. La Fabrique
nous avale.