Untitled Document
 

     eXPoS
 
LE PLANCHER DE JEANNOT
Bibliothèque François Mitterrand
"Cachez-vous, Jeannot est venu pour vous tuer !"


Au cœur de la bibliothèque de verre et de vert François Mitterrand se dressent trois panneaux de bois gravés. Un texte libre, sans ponctuation, ni syntaxe, et dont chaque mot tracé dans la pulpe du chêne palpite de souffrance, d’hallucinations, de secrets. Une contamination sauvage qui envahie ce qui fût le plancher de la chambre de Jeannot.

Jeannot, né en en mars 1939, Jeannot, enfant de paysan, dont le père se pendît en 1959, dont la sœur aînée mit au monde un enfant conçu mystérieusement et disparu tout aussi singulièrement, Jeannot et les secrets de famille qui se resserrent autour de lui, se resserrent au point de le retrancher peu à peu dans sa maison où s’organise une vie de claustration, entre sa mère et sa sœur.

Le frère et la sœur, Jean et Paule, couple d’enfants maudits, naufragés, liés par leurs perceptions hallucinatoires, par leur innocence piétinée, par ces secrets de famille qui font d’eux des êtres brisés, en perpétuel conflit avec le monde extérieur, ce monde de dangers, d’ennemis.

"NOUS JEAN PAULE SOMMES INNOCENTS NOUS N’AVONS NI TUE NI DETRUIT NI PORTE DU TORT A AUTRUI"

Jeannot fait peur, il est armé en permanence, sillonne sa propriété le fusil levé, crée un périmètre où sa mère mutique et sa sœur sont enfermées. Aucune visite n’est possible, il établit une barrière psychique et physique entre l’extérieur et le nœud de son existence. Les cultures et le bétail dépérissent, les trois habitants de la maison vivent de rien, "comme des bêtes", sales, mal nourris, mâchant et remâchant leur méfiance, leur violence, leur crainte, leur histoire sans nom, sans mots.

En 1971, le vétérinaire vint à la ferme : il y découvrit les deux "enfants" devant l’âtre, entourant leur mère morte depuis plusieurs semaines déjà : ils tentaient de la réchauffer, d’échapper à la réalité : la mort de celle qui fût le grand amour de Jeannot, celle qui semblait garder un semblant de conscience dans cet univers cauchemardesque, le dernier barrage vers l’enfer. Il était impossible de s’élever contre les décisions de Jeannot : sa mère fût inhumée dans un trou creusé par Jeannot lui-même, au centre de leur maison, sous l’escalier.

Jeannot ne bougera plus de ce point, sa vie désormais se confine à l’espace tenu entre la cuisine d’où partait l’escalier sous lequel repose sa mère, et la chambre attenante. Puis bientôt, Jeannot ne bougera plus du plancher recouvrant le cadavre de sa mère.

Il ne se nourrit plus.

Ses forces à présent sont dévolues à cette écriture qui cisaille le chêne vermoulu du plancher. Entre les nœuds et fibres, Jeannot inscrit ses mots, sa vérité, il creuse le bois comme on creuserait un secret, il s’enfonce avec la lame de son couteau vers un univers où les accusations ne se portent plus sur lui, où son fardeau s’allège, où les terreurs prennent d’autres noms que ceux de sa famille, où l’innocence hurle, blanche dans le noir du bois.

"ET A VOIR NOTRE VUE A PARTIR IMAGE RETINE OIEL NOUS FAIRE ACCUSER DE CE QU’IL NOUS FONT A NOTRE INSU"

Jeannot décédera d’inanition cinq mois après sa mère : il avait 33 ans.

Érigé dans la lumière de ce lieu dévolu à la sagesse et au silence, la Bibliothèque Nationale, royaume du livre où toutes les histoires depuis le début de l’écriture sont protégées, le Plancher de Jeannot s’impose comme une œuvre d’une autre dimension, d’un autre monde.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Octobre 2005
Untitled Document













Untitled Document
Copyright © 2001-2006 - Tous droits réservés