Mac/Val
Place de la Libération
94404 Vitry-sur-Seine
Jusqu’au 10 septembre 2006
On
ne s’habitue pas aux œuvres de Claude Lévêque.
Chaque nouveau dispositif nous fait basculer dans un univers perceptif
intensément tendu, entre déséquilibre et perturbation.
Le Grand Sommeil, œuvre in situ qui déferle dans la grande
salle du Mac/Val, bouleverse une nouvelle fois notre rapport au réel
et provoque l’affolement de nos sens et de notre mémoire.
Une lumière noire (c’est-à-dire blanche), une
envolée de lits blancs, mais suspendus par les pieds au plafond,
des demi-sphères en plexi posées au sol et emplies des
boules blanches, une musique en boucle, aux sonorités asiatiques…
Lever la tête, d’abord : accepter cette multitude de lits
à barreaux, lits d’hôpital, de pensionnat, de dortoir,
qui en apesanteur au-dessus de nos têtes, traversent l’intégralité
de l’espace. Ne plus craindre qu’ils tombent lourdement
sur nous et nous écrasent du poids de leur mémoire et
de celui des souvenirs personnels qui refluent et construisent des
remparts de mots, d’histoires, pour tenir tête à
ce renversement des normes. Se recueillir devant les coupes pleines
de billes, billes échappées de bouliers, bouliers érigés
sur les barres des lits, là-haut, au-dessus. Sur les courbes
incurvées des sphères, le plafond se reflète
: à l’envers, donc à l’endroit, enfin. Les
lits, minuscules alors, escadron blanc, serrés et comme nichés
sur les parois de plastique transparent, murmurent leur histoires.
Mais vous n’entendrez rien. La ritournelle japonaise occupe
déjà totalement votre ouïe, elle vous pousse à
marcher, à arpenter l’œuvre, à vous perdre
encore, sans autre repère que le rythme régulier des
rangées de lits. Arrivés à une extrémité
de la salle, surprise : les lits, selon cet unique angle de vue, se
soudent, se tiennent les uns aux autres par leur barreaux, et forment
une couverture tubulaire blanche qui soudainement acquiert un poids
et une présence stupéfiantes. Un pas de côté…
C’est terminé, le dortoir se défait, les lits
reprennent leur envol, la nuit rebondit sur leur squelette blanc,
vient bercer votre corps et vous attirer vers le grand sommeil.
Rien au sol n’entrave votre marche. Pourtant, rapidement le
souffle manque, la désorientation s’accentue, la lumière
noire et les fantômes des silhouettes de lit s’animent,
l’air se raréfie, l’espace se resserre, le sol
se dérobe.
Les dispositifs de Claude Lévêque laissent notre imagination
s’installer dans une relecture de la vie, de l’enfance
à la mort en passant par la violence et l’amour. Leur
apparente dépersonnalisation marque de son empreinte indélébile
un inconscient collectif où chacun s’empressera, pour
ne pas basculer dans le vide, dans l’absence, de tisser sa propre
histoire.
Comme le propose Jacques Roubaud, qui imagine autour du Grand Sommeil
une fiction oulipienne et Carrollienne, où Alice, le temps
de sa chute dans le puits, rencontre les lits… et leurs occupants.
L’auteur joue sur les mots, sur les pistes proposées
par l’univers plastique de Lévêque. L’histoire
s’intitule Alice et les 36 garçons (1), et la Collection
Fiction où elle figure explore un nouveau genre littéraire
: celui du récit, en mots et phrases, en encre et grammaire,
qui se fond, s’inspire et naît de l’intimité
avec une oeuvre plastique.
Et le Mac/Val ne s’arrête pas là dans son approche
et sa connaissance de l’artiste. Le Grand Sommeil lui donne
l’occasion de publier un catalogue sur Claude Lévêque
(2). Et ce catalogue ravit par l’attention extrême portée
aux reproductions, par sa mise en page dépouillée…
et par son silence. Pas de commentaire, pas d’analyse : les
oeuvres. Telles qu’elles nous apparaissent in situ, dans leur
force et leur intégrité, dans leur absence de narration
et leur pouvoir de création.