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MONTAGNES CELESTES
Chef-d'œuvres des musées de Chine

Galeries Nationales du Grand Palais
Entrée Clémenceau
Gratuit jusqu'à 12 ans inclus
Ouvert jusqu'au 28 juin
Tous les jours de 10h00 à 20h00
et le mercredi de 10h00 à 22h00
A l'occasion de l'Année de la Chine, une superbe exposition au Grand Palais nous permet de découvrir un pan entier, souvent méconnu, del'art et de la culture chinoise.


Cette exposition, qui est la dernière activité importante de La Chine éternelle, l'un des trois thèmes de l'Année de la Chine, réunit 90 peintures de paysage de la Chine ancienne, conservées aux musées du Palais impérial de Beijing, de Shanghai, du Liaoning, de Nanjing et du Henan, et 24 objets du patrimoine culturel. C'est une manifestation concentrée de l'art pictural chinois et aussi la première exposition des paysages d'époques Song (960-1279) et Yuan (1279-1368) sur le continent européen.

Les peintures datant des 7e-19e siècles et les objets ayant trait aux peintures de paysage sont exposés sur les thèmes : Montagnes et rivières célèbres, Jardins et ermitage et Monts et pavillons habités d'immortels. Ils révèlent les rapports étroits entre les peintures de paysage et la civilisation chinoise. Objets d'un culte à part entière, les montagnes "sacrées" ou dites "célèbres", mais aussi les "grands fleuves", apparaissent très souvent dans les traditions relatives à la religion antique et aux premiers mythes de la Chine.

Cette dimension mythique des montagnes et des fleuves commence dès Yu le Grand, fondateur de la dynastie royale légendaire des Xia (2207-1766 av J.-C.). Il "combla les eaux débordées avec de la terre vivante de façon à former les montagnes éminentes" (Huainan Zi). Dans ce paysage primitif se dressent cinq pics sacrés (wu yue), ces piliers soutenant l'azur : le Taishan à l’est (Sandong), le Songshan au centre (Henan), le Hengshan au nord (Hebei), le Hangshan au sud (Hunan), le Huashan à l’ouest (Shanxi). Plus généralement, les montagnes et les cours d’eau étaient considérés comme de véritables puissances divines auxquelles on sacrifiait. Les monts sacrés étaient pris à témoin lors de l’investiture du souverain ; le Mont Fu "collaborait" au choix de l’emblème du monarque en émettant, dit-on, une vapeur colorée : jaune pour l’Empereur Jaune, rouge pour le Prince Yao... La religion pan-Chinoise (avant que le taoïsme et le confucianisme ne se constituent en religions au IIe siècle de notre ère) fit également de ces lieux la frontière perméable avec le domaine divin.

Depuis l’époque agitée des "Royaumes combattants" (475-221 av J.-C.) se développent les croyances “taoïstes”. “Tous ceux qui veulent pratiquer la Voie (Dao) et fabriquer les drogues [de l’immortalité], éviter les troubles et vivre cachés, tous ceux-là doivent entrer dans la montagne”. Retrouver le chant des harmonies primitives, au cœur des transformations yin/yang, tel est le but de ces saints et immortels que des brûle-parfums funéraires en forme de montagnes représentent chevauchant dragons et nuages. Cependant, "entrer dans la montagne" peuplée de créatures inquiétantes reste périlleux. Seuls s’y aventurent, parés contre les mauvais esprits, l’âme volatile des défunts, grâce à la vaisselle rituelle déposée dans le sépulcre, et les chamanes, lors de leurs voyages extatiques, grâce au grand miroir qu’ils portent sur le dos.

A partir du IVe siècle, le regard porté sur la nature change ; la peinture de paysage peut naître, sous le pinceau des poètes d’abord, puis sous celui des peintres. La montagne, les fleuves à perte de vue, devient le lieu recherché d’une quête de soi-même. En effet, venu de l’Inde par l’Asie centrale, le bouddhisme, attesté en Chine depuis le Ier siècle de notre ère et qui va s’harmoniser à la pensée traditionnelle, apporte un regard nouveau. C’est la perception du monde qui nous entoure, l’idée qu’on s’en fait, les désirs qu’on y projette qui sont la cause de nos souffrances. Au-delà de la contingence des choses, c’est leur principe qu’il faut viser.

Le taoïsme enseignait la retraite, ainsi fera le bouddhisme. A la suite des moines, les artistes aspireront à l’érémitisme, sur un mode idéal toutefois, puisqu’ils doivent aussi répondre, le plus souvent, à leurs charges (administratives) de "lettrés". Dès les Ve et VIe siècles de notre ère, de nombreux écrits théoriques sur la peinture de paysage voient le jour (dont ceux de Zong Bing, Wang Wei et plus tard Zhang Yanyuan). L’exposition présente, dans ce domaine du paysage, un vaste panorama des plus belles œuvres chinoises depuis la dynastie des Song jusqu’à celle des Qing.

Du XIVe au XVIIIe siècle, deux grands styles se distinguent. L’un, rendu dans un riche chromatisme, évoque ces "gorges ombreuses parcourues de torrents, au pied de massifs vertigineux enveloppés d’écharpes de nuages, et, sans transition, [ces] murailles rocheuses de cirques giboyeux alternant avec de larges vallées ouvertes sur l’infini d’autres montagnes par delà d’autres eaux" (J. Giès). L’autre, plus dépouillé, serait cette "empreinte du sceau du cœur" (comme il se dit de la calligraphie) aux jeux d’encre allusifs, fondé sur une économie du vide, "silence des hauteurs ou des eaux ouatées de brumes, mais aussi, au-delà d’un surplomb, évocation d’un horizon ouvert où le regard se perd et peut à loisir recomposer un panorama idéal" (J. Giès).

L'originalité de l'exposition est dans la confrontation de ces styles qui ne sont pas inconnus en Occident mais mal déterminés. Nous ne connaissons presque rien de l'histoire chinoise ancienne et les dénominations des multiples dynasties qui exercèrent le pouvoir en Chine (parfois conjointement) peuvent laisser plus que perplexe. L'exposition permet aussi de rencontrer des oeuvres inédites comme "les Nuages et montagnes à l'encre et à l'eau" de Mi Youren (1086-1165), peintre du début de la dynastie des Song du Sud (1127-1279) exposé pour la première fois.

Les visiteurs sont subjugués et on se presse à la boutique du musée pour posséder les reproductions des œuvres admirées pendant la visite. A ce titre, il vaut mieux essayer de s'y aventurer en semaine à l'occasion d'un RTT par exemple, ou alors de s'éclipser un peu plus tôt du bureau car l'exposition ferme à 20h00 (et à 22h00 le mercredi), ce qui laisse suffisamment de temps pour profiter de la richesse exposée. Ce conseil est motivé par la présence d'œuvres en rouleau, soit plusieurs mètres de soie peinte qui courent sous une vitrine le long des murs. M'y étant aventurée un mercredi après-midi, j'ai parfois eu quelques difficultés à approcher lesdites vitrines, mais une patience et une bonne humeur légendaire ont eu raison de tous les obstacles en travers du chemin de la connaissance.

A noter aussi que l'exposition présente quelques photographies de Marc Riboud des Huangshan, chaîne de montagnes élue par les peintres pour son caractère particulièrement mystérieux et onirique. C'est un pur régal en fin d'exposition qui permet d'apprécier à sa juste valeur le travail de ce photographe de talent.


Alexandra Grandmougin
© Jowebzine.com - Mai 2004
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