Le temps s’accélère, le visuel domine, et il devient
difficile de porter un regard stable sur le monde d’aujourd’hui.
Les artistes l’ont bien compris, eux qui introduisirent le mouvement
dans leurs œuvres dès le début du XX ème
siècle.
Le nouvel accrochage du Centre Pompidou confronte ainsi les arts plastiques
et le cinéma expérimental.
La "rue" principale de l’exposition est bordée
d’écrans où sont projetés en boucle des
films inoubliables, dont les vedettes sont la recherche, l’innovation,
le questionnement.
Marcel Broodthaers écrit sous la pluie : de midi à vingt
et une heure, il place une feuille blanche devant lui, attrape sa
plume, la plonge dans l’encre et commence à écrire.
Une goutte d’eau, une seconde, puis des flots de pluie tombent
sur lui, sur sa feuille, sur l’œuvre en train de naître,
et de disparaître. Rien n’interrompt ce processus, ni
le visiteur qui s’éloigne et va glaner d’autres
images, ni la pellicule qui achève son déroulement puis
repart à zéro, à la feuille blanche et sèche
où les premiers mots s’inscrivent avant que l’averse,
de nouveau, ne vienne modifier le travail amorcé.
Broodthaers écrit sous la pluie, et Steve McQueen donne du
cadrage une explication percutante, son visage et son corps impassibles
tandis qu’un pan entier de maison s’écroule sur
lui, lui qui s’encadre très précisément
dans l’ouverture d’une fenêtre, et réapparaît
donc, inchangé, après chacun des effondrements. Car
ce n’est pas une fois seulement, mais des dizaines de fois,
de points de vue, d’angles décalés, que ce pan
de mur va s’écrouler, que l’on va assister au brusque
assombrissement du visage, aux clignements imperceptibles des yeux,
tandis que dans un fracas assourdissant bascule le pan de mur. Le
plan et le cadre, voilà, vous l’avez ressenti, éprouvé
physiquement pour la première fois de votre vie.
McQueen disparaît et réapparaît, et Bruce Nauman
marche, se déhanche outrageusement sur le périmètre
d’un rectangle blanc tracé au sol de son atelier. Il
pose un pied, bascule sa hanche, pose l’autre pied, funambule
du cadre et du plan. Ne bougez plus, regardez-le placer lentement
son empreinte sur la ligne blanche, définir régulièrement,
de sa démarche exagérée et infinie, un cadre,
un photogramme, une cadence.
Nauman marche encore, et Mona Hatoum nous convie à pénétrer
dans son dispositif, Light Sentence, afin de ressentir, physiquement,
l’expérience du cinéma. Dans un espace de pénombre
vide, une ampoule nue, actionnée par un moteur, monte et descend
au milieu d’une construction de casiers métalliques ajourés.
Le mouvement lent et régulier de la lumière étire
les ombres des fils métalliques, les tend, les distend, en
projette les lignes mouvantes qui se rétractent ou s’épanouissent.
Les sensations éprouvées alors sont intenses, on perd
peu à peu l’équilibre, emprisonné dans
les rets de lumières et d’ombres, acteur involontaire
d’une scénographie dansante et lancinante où tout
se rejoue à chaque instant, se déploie dans un continuum
de temps et d’espace jamais éprouvé jusqu’alors.
Par expériences successives le Mouvement des images nous convie
à accéder aux différents niveaux d’un volume
à priori plat : celui d’un écran de cinéma.