TROIS FOIS
RIEN
Petra MRZYK
et Jean-François MORICEAU
Ed. Les Requins Marteaux
En
Trois fois rien (de temps ? de moyens ?) le jeune couple de dessinateurs
Mrzyk et Moriceau (ils sont nés au milieu des années
70) nous entraine dans leur vertige de traits, de dessins (plus de
300 dans ce livre), d’idées.
S’il n’est pas dans vos habitudes de hanter les expositions,
réjouissez-vous : l’exposition vient à vous !
Ici, sur papier, un défilé hallucinant de formes et
de fantasmes vous prend par la main et par l’œil pour ne
plus vous lâcher. On tourne les pages, le sourire béat,
entraîné par cette logorrhée picturale, bientôt
secoué par des fous rires incontrôlables. C’est
que Mrzyk et Moriceau, aux doigts et aux cerveaux agiles et fertiles,
excellent dans l’euphorie des traits, dans les changements de
perspectives, l’abolition des normes. Ils articulent nos fantasmes,
mêlent dans une orgie d’idées, de corps et de situations,
des personnages mutants ou des mutations génétiques
enfin animées, élevés aux acides et au rock,
allaités par Bruegel et Bosch, les freaks et le sexe.
Les fissures dans la réalité se font de plus en plus
nombreuses à mesure de l’effeuillage des pages de ce
bestiaire exhibitionniste, où les particularités humaines
sont accentuées, mises à jour, exacerbées jusqu’à
l’extrême. Sexes, verges dans tous les états, poils
et cerveaux, lobotomie, mutation : chaque élément du
corps est indépendant et vit une existence pleine de rebondissements.
Pour le lecteur, le plaisir est continu. Cette invitation à
l’absurde offre de un espace de jeux et de réflexions
illimités, où les parallèles se rencontrent,
entrainant dans leur dérive le normal, et l’anormal,
le corps et ses organes, l’animé et le statique, l’humain
et l’animal. Les déformations et formations incongrues
auxquelles n’échappe aucun règne, qu’il
soit animal, végétal, minéral et humain, procurent
de puissantes bouffées de bonheur. Tout comme les plaisirs
solitaires de l’œil qui se régale, de la main qui
caresse et branle, du nez qui s’étourdit d’odeurs,
et auxquels Mrzyk et Moriceau, en traits et ombres qui deviennent
lumière, en confusion optique sur le noir et blanc, le dedans
et le dehors, animent et nous invitent à mater en toute impunité.
Les deux dessinateurs exposent en ce moment à Lyon, à
La salle de Bains. Ils exposent… des piles de leur livre Trois
fois rien, comme un nouveau retournement des conventions d’exposition.
Ainsi, rien d’étonnant, à travers les pages dudit
livre, de suivre les tribulations des cadres vides, décrochés
de leur cimaise, et partis à la conquête du quotidien,
mais aussi s’offrant le luxe d’une réflexion sur
la peinture, le cadre, sa mise en scène, le spectacle de l’art,
ses ambitions commerciales, débats récurrents dans le
monde de l’art et qui ici finissent en assassinats décapants.
Et comme Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau travaille à
200 à l’heure et investissent tous les supports, on pourra
aussi plonger dans un de leur trip sur mur à l’exposition
Notre Histoire
au Palais de Tokyo, et dans une superbe mise en scène de leur
dessins comme radiographiés sur de larges flaques d’encre
à l’exposition du Voyage
Intérieur à l’Espace Electra.
Ne résistez à aucun de ces plaisirs et prenez votre
dose de traits !