Fondation Cartier
pour l’art contemporain
262, boulevard Raspail
75014 Paris
19 novembre 2005 - 19 février 2006
Au
cœur du corps : Ron Mueck, Frankenstein sculpteur.
Nous ne sommes pas encore entrés dans la Fondation que
déjà l’œil tente de capturer les formes
étranges qui se devinent à travers les épaisseurs
de verre de l’architecture. Formes étranges et
anthropomorphiques.
On pénètre silencieusement dans l’exposition,
parce que ce sont des humains qui se donnent à voir,
parce qu’ils sont terriblement touchant, parce qu’ils
éveillent notre compassion comme notre affection.
Affection spontanée pour ces figures humaines reproduites
dans leur plus parfaite intégrité -poils, cheveux,
plis et épaisseur de la peau, rougeurs, boutons, affaissement
des chairs - qui sont autant de modèles d’identification.
Compassion aussi, érigée sur leurs regards tournés
vers eux-mêmes et qui nous traversent, happent notre sensibilité,
percutent nos émotions. En découvrant les photos
de l’atelier du sculpteur où les yeux sont posés
sur une table, on comprend comme ces éléments
définissent ce qu’il y a de plus précieux,
de plus fragile et expressif dans l’être humain.
Le public évolue autour d’eux : le Géant
pensif, la femme gigantesque qui se réveille, le couple
fondu l’un sur l’autre, les deux vieilles dames...
Eux enfermés dans cet enclos de verre, eux si nus, si
fragiles, si impudiques, et la fascination mêlée
d’inquiétude enfle, s’intensifie jusqu’à
ce que l’on détourne le regard.
Wild Man, géant de plusieurs mètres, assis sur
un socle, nu et enveloppé de suppositions sur son identité,
bouleverse et brouille les frontières de la normalité
: est-il un ogre, un freak échoué sous notre regard
? Sommes-nous, nous, les anomalies ? On en vient à se
demander s’il n’a pas froid, s’il ne préfèrerait
pas qu’on le couvre. Attiré et gêné,
on se retient pour ne pas toucher sa peau de silicone, pour
ne pas caresser son pénis. On se persuade que son corps
a une odeur. Le réalisme gigantesque est si parfait que
l’on prête à cet homme perdu tous les attributs
humains.
Et l’on se détourne, pour sortir du rôle
perturbant de voyeur. Wild Man continue de perdre son regard
triste bien au-dessus de nos têtes, bien au-dessus de
nous.
La surprise provoquée par les changements d’échelle
est tout aussi forte lorsque Mueck travaille dans l’infiniment
petit.
Une rumeur, un cercle de murmures et de têtes baissés
nous aimantent : ils entourent l’union du Sponning Couple.
Quel trouble devant cet homme et cette femme lovés l’un
contre l’autre, à peine habillés, fragiles
dans leur petitesse, dans leur étreinte amoureuse et
solitaire, dans la douceur de leur peau, dans leur chair vivante
et expressive. L’ambiguïté est telle que l’on
est persuadé (alors que la raison nous hurle qu’ils
sont en fibre de verre et silicone, qu’ils ne sont pas
vivants !) que nos voix les dérangent, que notre présence
est inopportune.
Le travail sur l’humain de Ron Mueck nous pousse à
réfléchir sur l’ambivalence du "monstre"
et étend le domaine de la norme. Le "monstre",
ce grand modèle de toutes les anomalies, et conjointement,
cet être surnaturel et exceptionnel interroge notre fonction
de voir et d’envisager le corps.