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ULTRA PEAU
Un voyage sensoriel

Palais de Tokyo
Jusqu’au 21 juin 2006
Travail à l’aiguille, les femmes en peau brodées de Nicole Tran Ba Vang
Un voyage sur la peau…



Ou plus précisément entre les différentes épaisseurs du derme, de sa surface sensible, support artistique idéal, jusqu’à son exploration scientifique. Le visiteur s’engouffre entre des murs de peau, s’arrête dans des cellules chaudes et douces où œuvres, objets et schémas le font glisser sur les étendues odorantes et changeantes de cette enveloppe naturelle méconnue.

En haut de la volée de marches qui mènent à l’étage du Palais où se déroule Ultra Peau, les œuvres de Nicole Tran Ba Vang sont le point de départ et le point d’orgue de l’exposition.

Sur la surface lisse des photographies, des femmes, qui font tapisserie, se font tapisserie.



L’artiste explore l’épiderme et son apparence, joue avec les motifs, tisse fils de douleur et de plaisir.

Les canevas se confondent : peau, fils, femmes, murs. Les modèles sont dévorées par la broderie qui court sur les murs, jusqu’à la disparition, jusqu’à l’effacement des frontières. Ici la peau ne limite plus le corps, elle ne le contient plus. Son rôle de protection s’estompe en feuillages et ramures. Ce décalage opère une remise en cause du corps et de ses codes, de la peau comme limite de sécurité entre le moi et l’extérieur.

Valéry disait : "Ce que l’homme a de plus profond, c’est la peau." Les corps arachnéens de Nicole Tran Ba Vang touchent à ce qu’il y a de plus profond en nous. Un seuil est franchi, et ce dépassement provoque une vive inquiétude, seulement atténuée par l’extrême esthétisme de la photo. L’œil "appréhende" l’œuvre, dans son double sens de crainte vague et d’acte de saisir par l’esprit un objet. Un trouble de la perception qui oblige à une double lecture et une double mise au point, point focal, point de broderie.



La peau se révèle alors surface d’inscriptions et d’impressions. Ornée de fils de soie - fils de soi-, d’or et de laine, matériaux précieux comme la peau même, elle recouvre la femme-tapie, l’intègre dans la trame profonde du tissu et des conventions qui la veulent belle, silencieuse. Silencieuse et souriante alors même que l’aiguille transperce la chair, que le fil est tiré sous la peau et le motif dessiné. Les mailles de la peau sont ainsi resserrées, mais qu’en est-il de celles de l’identité féminine ? L’artiste brode et parle de séduction, de l’envers de la tapisserie, de l’aspect caché des choses. La broderie, technique féminine traditionnelle, enchevêtre sur les dermes fantasmes, beauté, maux, interrogations, enjeux.

Après ses Saisons 2000 où le vêtement était de peau sur la peau, où le corps était habillé de sa nudité, la Collection 2003 de Nicole Tran Ba Vang montre la peau comme tissu, le corps paré, (pré)paré. La femme est toujours plus corps que l’homme. Elle est ici, jusque dans sa peau, sur sa peau, un médium naturelle de beauté et de sensation, sensations filantes, qui s’enfoncent dans la chair et en ressortent, y pénètrent de nouveau, de ce mouvement lent et sifflant de l’aiguille argentée qui va parcourir l’étendue de peau parlante.

Nicole Tran Ba Vang brode sur la peau comme un écrivain brode parfois pour embellir son discours. Elle invente une écriture délicate et ajourée, d’entrelacs et de reliefs, de splendeur et d’ironie.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Mai 2006
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