Travail
à l’aiguille, les femmes en peau brodées de Nicole
Tran Ba Vang
Un voyage sur la peau…
Ou plus précisément entre les différentes épaisseurs
du derme, de sa surface sensible, support artistique idéal,
jusqu’à son exploration scientifique. Le visiteur s’engouffre
entre des murs de peau, s’arrête dans des cellules chaudes
et douces où œuvres, objets et schémas le font
glisser sur les étendues odorantes et changeantes de cette
enveloppe naturelle méconnue.
En haut de la volée de marches qui mènent à l’étage
du Palais où se déroule Ultra Peau, les œuvres
de Nicole Tran Ba Vang sont le point de départ et le point
d’orgue de l’exposition.
Sur la surface lisse des photographies, des femmes, qui font tapisserie,
se font tapisserie.
L’artiste explore l’épiderme et son apparence,
joue avec les motifs, tisse fils de douleur et de plaisir.
Les canevas se confondent : peau, fils, femmes, murs. Les modèles
sont dévorées par la broderie qui court sur les murs,
jusqu’à la disparition, jusqu’à l’effacement
des frontières. Ici la peau ne limite plus le corps, elle ne
le contient plus. Son rôle de protection s’estompe en
feuillages et ramures. Ce décalage opère une remise
en cause du corps et de ses codes, de la peau comme limite de sécurité
entre le moi et l’extérieur.
Valéry disait : "Ce que l’homme a de plus profond,
c’est la peau." Les corps arachnéens de Nicole Tran
Ba Vang touchent à ce qu’il y a de plus profond en nous.
Un seuil est franchi, et ce dépassement provoque une vive inquiétude,
seulement atténuée par l’extrême esthétisme
de la photo. L’œil "appréhende" l’œuvre,
dans son double sens de crainte vague et d’acte de saisir par
l’esprit un objet. Un trouble de la perception qui oblige à
une double lecture et une double mise au point, point focal, point
de broderie.
La peau se révèle alors surface d’inscriptions
et d’impressions. Ornée de fils de soie - fils de soi-,
d’or et de laine, matériaux précieux comme la
peau même, elle recouvre la femme-tapie, l’intègre
dans la trame profonde du tissu et des conventions qui la veulent
belle, silencieuse. Silencieuse et souriante alors même que
l’aiguille transperce la chair, que le fil est tiré sous
la peau et le motif dessiné. Les mailles de la peau sont ainsi
resserrées, mais qu’en est-il de celles de l’identité
féminine ? L’artiste brode et parle de séduction,
de l’envers de la tapisserie, de l’aspect caché
des choses. La broderie, technique féminine traditionnelle,
enchevêtre sur les dermes fantasmes, beauté, maux, interrogations,
enjeux.
Après ses Saisons 2000 où le vêtement était
de peau sur la peau, où le corps était habillé
de sa nudité, la Collection 2003 de Nicole Tran Ba Vang montre
la peau comme tissu, le corps paré, (pré)paré.
La femme est toujours plus corps que l’homme. Elle est ici,
jusque dans sa peau, sur sa peau, un médium naturelle de beauté
et de sensation, sensations filantes, qui s’enfoncent dans la
chair et en ressortent, y pénètrent de nouveau, de ce
mouvement lent et sifflant de l’aiguille argentée qui
va parcourir l’étendue de peau parlante.
Nicole Tran Ba Vang brode sur la peau comme un écrivain brode
parfois pour embellir son discours. Elle invente une écriture
délicate et ajourée, d’entrelacs et de reliefs,
de splendeur et d’ironie.