Depuis le 15 juin 2005, le Centre Pompidou offre son Big Bang, soit
un redéploiement de ses collections en un parcours non pas
chronologique, mais dans une circulation thématique, interdisciplinaire.
Ici, le fil conducteur c’est le corps, la connexion étroite
entre création et destruction. Et l’exposition ravit
et instruit, par ses rapprochements, ses résonnances artistiques,
ses correspondances privilégiées. De plus, entre chaque
grande section (Destruction / Construction / Archaïsme / Sexe
/ Guerre / Subversion / Mélancolie / Réenchantement),
des couloirs transversaux présente les courants fondateurs
de l’histoire littéraire. Les philosophes, romanciers
et poètes évoquent dans leur production des préoccupations
identiques à celles des peintres, sculpteurs et dessinateurs.
Cette mise en regard est passionnante, essentielle : que cela soit
avec des mots, des lettres, ou en volume et couleurs, ce qui anime
les artistes penseurs se lie dans une même voix. La déconstruction
et la construction d’un récit, de la langue, les désirs
de révolution, les ivresses, folies, délires, l’épuisement
de la parole, sa renaissance, son essence font écho au Big
Bang artistique.
Voici donc quelques mois que cette exposition palpite au cœur
du Centre. Et voici quelques semaines que son nom a changé
: de Big Bang elle s’est muée en "Big Bang / Bill
Viola". Parce que chaque article relatant cette exposition s’arrête
sur la vidéo de Bill Viola : point d’orgue du parcours,
"extraordinaire et surpuissant", "monumental"…
Five angels for the millennium est tout cela : l’installation
met en scène cinq anges, "cinq messagers entre le monde
spirituel et celui de la conscience."
Physiquement, nous pénétrons dans un espace noir, noir
comme l’intérieur de notre tête. Cinq écrans,
de très grandes dimensions, se répartissent sur les
murs. Dessus : des images d’eau, de l’eau noire, bleue,
et au centre de l’eau rouge, brulée par le soleil. Le
son qui nous environne est celui des herbes qui chantent, de la chaleur,
des insectes qui frottent leurs mandibules, toute une vie terrienne
et microscopique qui tranche avec l’univers aquatique dans lequel
on s’enfonce doucement, langoureusement. Il ne se passe rien
: il y a le mouvement de l’eau, des vaguelettes qui s’écrasent,
une houle légère, des bulles, des stries, des plissements,
des rides à la surface, mais aussi à l’intérieur
de l’eau, des piercing de lumière. Les aspects plastiques
et perceptifs de l’image sont exacerbés, la caméra
est un outil de perception du monde et le son, d’importance
égale à l’image, porte et conduit notre apprentissage
de spiritualité.
Et soudain… Aussi brusquement que l’enfant vient au monde,
aussi brutalement que la mort saisit celui qui vivait l’instant
auparavant : cinq anges jaillissent de l’eau, un par écran,
dans un bruit assourdissant, de trombe, d’explosion, de renversement.
Les corps naissent, s’expulsent vers la lumière, se volatilisent
en éclaboussures et excès de pureté. Les corps,
à l’endroit, à l’envers, nous n’avons
plus aucun repère, nous sommes sous l’eau, immergés,
et nous poussons notre premier cri respirant dès qu’un
ange émerge, les corps donc, oscillent entre noyade et renaissance.
Leur pureté esthétique, les images hautement technologiques
et parfaitement visionnaires nous transportent, happent notre conscience,
éveillent tous nos sens.
C’est d’une beauté renversante, "renversante"
représentant le mot idéal pour définir l’afflux
d’émotions et de sentiment dans lequel on se noie à
force d’être spectateur de ce miracle d’images et
de présence tant charnelle (les corps mouillés revêtent
des formes parfaites, des formes "angéliques"), que
spirituelle. Précipitez-vous et plongez à votre tour
avec les cinq Anges de Bill Viola.